1 - De l'arrivée de la famille à la descente au fond

16 avril 2016

 

Les écrits de Kazimierz Kajetanek

___________

 

C’est en 2008, au tout début de cette recherche, que j’ai fait la connaissance de Casimir Kajetanek, alors qu’avec mon vieil ami Louis Pierre nous découvrions les parcours de ces immigrés d’autrefois, qu’il avait lui-même côtoyés à l’école, puis au maquis, au travail et jusque dans sa paroisse, mais sans avoir jamais eu l’occasion de bien connaître leur histoire. Avec Casimir Kajetanek, nous avions trouvé un informateur précieux, qui se fit vite le complice de notre démarche.

Nous nous rencontrâmes assez régulièrement ensuite, à son domicile ou au syndicat CFTC auquel il était resté fidèle. C'était un homme de grande sensibilité, à l’intelligence en éveil, qui nous fascina par ses récits. Un jour nous découvrîmes qu’il avait aussi la passion de l’écriture et qu’il tenait un journal. Mais le texte qu’il voulait d’abord nous faire lire, pour recueillir nos remarques, avec en tête l’idée de peut-être un jour le publier, était une longue biographie centrée sur son métier de mineur. Nous découvrîmes un document extraordinaire, dont la plus grande partie constituait un témoignage unique sur l’évolution du travail à la mine entre les années 40 et 90. Rapportant le point de vue de l’ouvrier d’abord, de l’agent de maîtrise plus tard, il savait guider le lecteur dans ce monde étrange à trois dimensions, où tant de récits, littéraires ou techniques, deviennent vite inintelligibles. Avec simplicité il trouvait les mots qui permettent de visualiser les choses, de se situer dans l'étrange décors… cela dans un langage qui fleurait bon les classes de la 3ème République, enjolivé parfois de tournures personnelles ou inspirées de la langue polonaise.

Casimir Kajetanek est mort en juin 2011.  Une courte biographie a été publiée alors sur respol71. (voir ici ; quelques commentaires qu’il nous avait faits à d’anciens articles sont encore en ligne ici ou là).

Aujourd’hui, avec l’accord de ses filles Christiane et Annie, nous commençons la publication de son texte sur le travail à la mine.

 

 

 

1ère partie – De l’arrivée de la famille à la descente au fond

 

 

 

L’EMIGRATION

 

Mon père, né en 1904 du temps de l’hégémonie allemande, fut scolarisé en langue allemande de six à douze ans ; adolescent il débuta comme ouvrier agricole saisonnier jusqu'à son incorporation dans l'armée, ceci pour satisfaire à ses obligations militaires dès l’âge règlementaire venu. Après sa démobilisation, revenu à la vie civile, il se maria dans les mois qui suivirent pour bientôt fonder une famille qui ne tarda pas à s’agrandir, avec la naissance d'un fils en 1926 puis celle d'un second fils en 1928. C'est en cette dernière période qu’il envisagea de partir travailler en France espérant y trouver de quoi subvenir pour élever sa famille. A la première occasion qui s'offrit à lui, il fut engagé, par les houillères de Blanzy qui le recrutèrent et au premier convoi disponible il partit pour la France et dans le cas précis débarqua à Montceau-les-Mines, en Bourgogne.

C’est au tout début de l'année l929, quelques jours avant la fin de l'hiver que débute pour lui l’apprentissage d’un dur métier qu’il poursuivra bien des années encore.

D'après ses dires il n’éprouva pas une trop grande pénibilité à suivre le rythme de ces condisciples, mais plutôt une grande nostalgie et une hâte de revoir les siens. Pendant cette période il logea dans une cantine et essaya d’engranger un maximum d’argent en économie.

 

 

 

ADAPTATION AUX TUILLERIES SAINT-PIERRE

 

Environ douze mois plus tard, après maintes péripéties d'un voyage en train, nous avons rejoint notre paternel en son fief montcellien. Ma mère, née en 1908 à Nowe-Miasto en Poznanie, avait été éduquée en polonais par la curie locale et clandestinement. C’était l’unique fille d'un couple de veufs dont l’homme était déjà père de cinq enfants, certains jeunes adolescents, et la mère maman d'un fils, qui ont décidé d'unir leurs destinées, pour le meilleur et le pire. Née Mitschke, elle épousa celui qui devint mon père, et en 1930, avec ses deux enfant, elle émigra à son tour, quémandée par son époux, pour le rejoindre en ce précoce printemps 1930. Comme cela avait été convenu mon père obtint un logement de deux pièces, alloué gratuitement par la houillère, dans la cité des Tuileries-Saint-Pierre qui se trouvait être non éloignée de son lieu de travail, le puits Saint-Pierre.

 

Saint-Pierre.JPG- Le puits St-Pierre, vers 1926 -

 

Une cinquantaine de ménages cosmopolites, à majorité polonaise, s'y côtoyaient et essayaient de cohabiter au mieux. Ce lieu-dit était situé aux abords d’une carrière argileuse exploitée par une entreprise qui y fabriquait des tuiles et des briques qu’elle revendait à la compagnie charbonnière. L'endroit n'était pas reluisant d’apparence, la poussière noire y prédominait. Nous y avions un logement de deux pièces, meublé d'un strict minimum, sans électricité ni eau courante à demeure. Les W.C. tout comme les remises, un lieu de rangement de matériel divers alloué à chaque famille, étaient regroupés dans un même périmètre à l'extérieur des habitations. Il en était de même pour un lavoir commun et deux puits où nous puisions l'eau potable quand ces derniers n’étaient pas taris. En ce cas, les Houillères assuraient le ravitaillement en eau potable, deux fois par jour. Deux cantines à chaque extrémité de cet agglomérat d'habitations permettaient à des célibataires d’y trouver refuge et nourriture et parachevaient l’équipement de la cité. Le seul qui y trouva un petit avantage fut mon père et ses semblables. Leur lieu de travail se trouvant à proximité, et comme après chaque poste il devait rentrer se laver à la maison. En effet, les douches communes pour les ouvriers de ce puits n`ouvriront que dans les mois suivants.

 

Casimir ses parents et son petit frère Jean 1930-31 Tuileries St Pierre.jpgKazimierz, ses parents et son petit frère Jean

Tuilerie St-Pierre, vers 1930

 

L’équipement de nos deux pièces était vraiment minimal. Dans la chambre deux lits s’y trouvaient : un assemblage de trois planches percées sur leurs extrémités posées sur deux tréteaux à tétons appropriés, l'ensemble recouvert d’un matelas garni de paille sur lequel reposait des draps et couvertures. Une commode et deux chaises complétaient cet équipement. La pièce principale, celle d'entrée, comportait une cuisinière à charbon, deux grands placards dont l’un encastré dans un coin de mur, une grande table rectangulaire avec deux bancs bordant les deux longueurs et quatre chaises, ainsi que quelques ustensiles principaux de cuisine. Dans cet univers un désagrément peu tolérable importuna fortement notre vie. Les cafards y pullulaient, aussi mes parents durent-ils batailler fortement pour en éliminer la majeure partie et avaient-ils hâte d’obtenir un logement plus approprié qui répondrait mieux aux promesses faites initialement. Tant bien que mal nous dûmes y vivre cinq trimestres avant que les vœux de notre parenté soient exhaussés avec l’obtention d’une maison mieux appropriée à notre famille.

 

 

 

LA CITE DU BOIS-GARNIER 1932 - 1940

 

Dans cette cité du Bois-Garnier, au 30 rue Sedan, dans un appartement minier nouvellement construit, nous obtînmes enfin un logement digne de ce nom. C'était en fin de la saison estivale de cette année 1932. Le logement était mitoyen avec un semblable et comportait un rez-de-chaussée de deux pièces dont une était assez confortable et fera office de salle à manger. Elle était séparée de la seconde par une alcôve à plafond pentu sur lequel reposait l’escalier menant à l'étage supérieur. Quant à la seconde qui était plus restreinte, elle faisait office de cuisine d'été, avec une seconde cuisinière d'appoint. L’escalier précité donnait accès à partir d`un palier, à deux chambres, les copies conformes des pièces du bas quant à la superficie. Notre mobilier vétuste des premiers temps s’était modernisé, de nouveaux meubles achetés neufs ou brocantés, remplaçaient les tout premiers, ces dons des H.B.B. Mon père s`habituait à son dur métier et ma mère commençait à parloter en français avec les voisins autochtones et les commerçants, lesquels s'adaptaient aussi aisément aux étrangers.

Moi qui avait fini mon unique année de maternelle à l`école des Mines du Bois du Verne, je devais débuter en ce prochain automne ma classe de sixième, à l'école communale du Bois-du-Verne. Depuis juin 1931, en notre famille était venu au monde un troisième garçon, un frère, prénommé Roman. Cela portait à cinq le nombre de personne à notre table, puis à six, car nos parents décidèrent en commun de prendre en pension un parent éloigné du côté maternel, moyennant une contribution pécuniaire adéquate. Cette opportunité arrangeait toutes les personnes intéressées. A la maison nous parlions constamment le polonais, même si à la longue quelques mots français commençaient à remplacer certains mots polonais plus difficiles à exprimer en leur langue originale. Cette période où petit à petit nous nous habituâmes à un mode de vie français et durant laquelle mes parents finirent par s’équiper et se meubler ainsi qu'à engranger quelques économies qu’ils envoyèrent en Pologne sous forme de prêt verbal, sans autre garantie, dura jusqu'en 1939. Je me dois d'ajouter que l'année d’avant j’ai obtenu mon certificat d'études primaires, cela, au cours de ma douzième année de vie.

C'était fin juin, alors que ma mère et mes deux frères étaient retournés au pays d’origine pour revoir la famille proche et se replonger dans l'ambiance familiale. Ce voyage effectué, les perspectives de retour au pays envisagées s'amoindrirent. A la reprise de l'année scolaire de cet automne 1938, j'entrai donc en classe de sixième, laquelle jouxtait le tribunal d'instance voisinant avec le commissariat de police de Montceau. Deux classes mitoyennes en préfabriqué avec deux professeurs, messieurs Corneloup et Revret, lesquels se partageaient les matières et enseignaient aux 120 élèves composant leurs effectifs. Ils les maniaient à la baguette sans que personne y trouve à redire et que cela nous paraisse extravagant. Quant à notre famille, elle poursuivait sa vie d'émigrants satisfaits.

 

 

 

1939, LA DROLE DE GUERRE

 

Ce fut une bien triste année pour tous les expatriés, polonais de cœur mais déjà français d`esprit, lorsque en ce mois d'août les troupes nazies envahirent la Pologne et après trois à quatre semaines d’âpres combats, où des unités de cavalerie essayaient de résister à des unités blindées, où quelques jeunes aviateurs sur des appareils démodés tentaient de rivaliser avec l'aviation ennemie aguerrie au cours de la dernière campagne espagnole, où la marine polonaise enfermée à proximité de la presqu’ile de Hel dans les environs de Dantzig résista jusqu`à l’armistice, à la suite duquel une grande partie de la flotte s’échappa pour aller se réfugier dans un port anglais et y continuer la lutte.

En vertu d'un traité d’assistance, l’Angleterre puis la France déclarèrent la guerre à l'Allemagne, entraînant dans leur sillage d’autres pays qui s’allieront soit à l’une, soit à l'autre des deux parties en cause. Pendant les mois qui suivirent, qu’on appellera la drôle de guerre, la colonie polonaise montcellienne eut à subir maints quolibets et sarcasmes, Comme quoi, c'était en grande partie la faute polonaise s’il y avait conflit, ceci pour un couloir de terrain et un port pratiquement inconnus.

 

 

 

CONSEQUENCES POUR MA PERSONNE

 

IMG_8574 copie.jpg
- Estafette du gouvernement polonais en exil, Paris 1940 -

 

En fin d’octobre de cette même année j'ai arrêté ma scolarité en abandonnant mes études de première armée commerciale, commencées quelques semaines auparavant, ceci, sans avertir mes maîtres ni les autorités de l'éducation. Avec l'aval d'un commandant scout polonais de notre région, avec la bénédiction de mes parents, patriotes et consentants, et avec deux autres jeunes volontaires recrutés parmi la colonie polonaise, nous nous engageâmes dans un service auxiliaire, pour servir auprès du gouvernement polonais en exil qui se formait en cette période à Paris. Elevé au sein d'une famille où la patrie était ancrée au plus profond du cœur, pensant très profondément lui être utile, j'ai voulu la servir. J’y fus employé en tenue de scout, comme transporteur de courrier entre les différents ministères, et à l'occasion comme interprète pour des polonais ne parlant pas le français. Une quarantaine de scouts volontaires formaient notre compagnie dont le chef était Jean Polak, le responsable du scoutisme polonais en France. Nous étions tous hébergé 10, rue Crillon dans le quatrième, près de la place de La Bastille, dans une maison dite polonaise qui hébergeait aussi des transfuges d’origine polonaise qui voulaient s'engager dans l’armée polonaise alors en formation. Cette période de ma vie fut pour moi une période exaltante : parcourir Paris à pieds ou en métro dans tous les sens, côtoyer des personnalités qui faisaient la une des journaux, recevoir parfois quelques pourboires lesquels me servaient pour profiter de mes temps libres et aller voir des spectacles au cinéma ou visiter des curiosités comme le zoo de Vincennes ou d’autres attractions de la capitale. Cette péripétie dura ce qu'a duré la petite guéguerre c'est à dire jusqu’aux environs de la fin du mois de mai 1940. Puis les évènements se précipitèrent, tournant au tragique, et vu mon jeune âge, mes responsables me renvoyèrent au bercail, rejoindre ma famille. Un seul des trois montcelliens, qui avait ses 18 ans révolus, fut autorisé à s'engager dans le service actif et avec d'autres à partir pour l’Angleterre pour y continuer la lutte à partir du sol anglais, mais toujours en tant que combattant polonais.

Voilà pourquoi, rentré chez mol, ne pouvant plus retrouver ma place au lycée que j’avais abandonné cavalièrement l’année d’avant, j’ai assisté passivement à l'invasion du territoire français (et en particulier montcellien) par les troupes allemandes en juillet de cette même année. Quelques semaines plus tard je me sentis obligé de rechercher du travail, pour ne pas être entièrement à la charge de mes parents. Dans notre milieu minier, la plus facile des solutions était de frapper aux portes des houillères et de pénétrer dans cette antre pour, sans aucune difficulté, y trouver un travail qui rapportait un salaire, dès le premier jour d’emploi.

 

 

 

LES HOUILLERES DE BLANZY « H.B.B. ›› ET MONTCEAU-LES-MINES

 

(…) Le gisement s'est constitué vers la tin du paléozoïque, soit 300 millions d’années avant notre ère, alors que la contrée était en zone équatoriale et possédait une végétation luxuriante.

Dans ce gisement, six couches principales sont répertoriées, malheureusement seules trois, économiquement viables, seront exploitées très partiellement (la deuxième, la quatrième et la sixième). Une autre difficulté sera vite mise en évidence : de nombreuses failles, certaines très profondes, entrecoupaient les terrains, déplaçaient en profondeur les gisements houillers. Par contre, leurs épaisseurs qui variaient entre deux à trois mètres jusqu’à vingt mètres et plus étaient plus prometteuses. Elles affleuraient en surface aux deux extrémités du gisement, au nord au-delà de Montchanin et au sud au-delà de Perrecy. Par contre elles atteignaient leur maximum de profondeur, soit les mille mètres, au niveau de Montceau qui était aussi le milieu géographique du gisement.

 (…) Au début du dix-neuvième siècle, le gérant de la société qui avait acquis les droits d’exploitation ainsi que la majeure partie des terrains de surface s’attacha à faire fructifier l’argent des investisseurs tout en essayant de regrouper la direction de son établissement. Ce personnage, ayant pour nom Jules Chagot, avec l’aide et la complicité des édiles de l’époque, s’attacha à fonder la ville de Montceau-les-Mines, laquelle fut édifiée en commune, empiétant sur les territoires des communes limitrophes de Blanzy, Sanvignes, Saint-Bérain-sous-Sanvignes et Saint-Vallier. (…)

 

En ces jours de 1940, elle comptait environ 30.000 habitants. A cette même date de 1940, les houillères occupaient environ 10.000 personnes, dont une bonne cinquantaine d'ingénieurs, des agents de maîtrise de différents niveaux, plus de 150 employés de bureau gérant la comptabilité et les divers secrétariats, plus de 300 ajusteurs, électriciens, tourneurs, fondeurs, et autres professionnels du fer ou du bois utilisés dans les ateliers du jour, pour la même cause au service des exploitants. De même, des adolescents et des veuves de mineurs décédés travaillaient sur des lieux de criblage et triage du charbon extrait, ainsi que des conducteurs de locomotives avec leurs aides sur les voies de roulage. Un dernier lieu d'emploi spécifique avait pris jour ; c’était le nouveau lavoir semi-automatique, quasiment unique au monde, assez nouvellement mis en service.

En cette date le paternalisme des H.B.B., était encore très influent, bien que continuellement attaqué par les ouvriers au travers de leurs syndicats. Ce paternalisme teinté de cléricalisme poussait intentionnellement les ouvriers à l’obéissance envers la maîtrise et à la soumission envers la curie. Cela se ressentait surtout aux époques des promotions du personnel, mais aussi lors des octrois de logements où les bonnes dispositions de ses supérieurs étaient d'un grand poids et un bon gage de réussite. Pour preuve les houillères, qui avaient engagé un grand nombre de Polonais, avait aussi fait venir pour les encadrer quelques prêtres et instituteurs qui les éduquaient à la sagesse, au respect du patronat pourvoyeur de bons salaires profitables à la famille. Dans un schéma plus simpliste cette direction aimait avoir les ouvriers à sa botte, lesquels après une journée de huit heures effectuée à son profit, et après s’être restaurés à la maison, pouvaient se divertir dans leur jardin ou dans un quelconque sport pratiqué dans le périmètre de leur quartier. C'était le rêve patronal et tout était dirigé dans cette optique.

 

 

 

EMBAUCHE AUX HOUILLERES

 

Né en tout début de l’année 1926, c’est à quatorze ans et quelques mois, après mon retour de Paris lequel précéda de peu l’invasion allemande de cet été 1940, que j’ai décidé de travailler et, pour ce faire, de m’embaucher aux Houillères. Pour moi qui avais déserté l’école supérieure sans prévenir et sans motif valable, pour m’engager dans un service auxiliaire qui s’était avéré sans issue au jour d’aujourd’hui, je pensais que c’était une heureuse résolution. Mes parents tentèrent bien de me persuader d’entrer en apprentissage chez un quelconque artisan. Cette perspective ne m'emballa pas car cela supposait trois années sans salaire, donc sans argent de poche. De plus, je ne voyais pas comment l'unique salaire paternel pouvait suffire aux besoins de notre famille. Donc de ma propre initiative j'ai opté pour le travail à la mine, tout comme la majeure partie de mes copains de la cité.

 

(…) Après l'armistice demandé au nom de l'état français par le Maréchal Pétain, puis après l'occupation allemande qui suivit, avec l’établissement d’unités germaniques en certaines parties de notre ville, avec notre canal du Centre comme frontière naturelle séparant les zones dites occupée et libre, alors qu'en réalité tout le périmètre de la commune de Montceau faisait partie du territoire occupé. Pour preuve, le poste frontière principal se trouvait être à la pointe sud du lac du Plessis, sur la route de Macon.

 

 

 

AU CRIBLE DE PLICHON

 

Dès mon engagement accepté et cela dès le premier octobre j'ai commencé à travailler au crible du puits Plichon qui se trouvait être éloigné d'environ 4 kilomètres de notre cité dortoir. Avec pour matricule le numéro 50663, qui était aussi mon numéro d’ordre d'entrée à la compagnie des H.B.B, je débutais dans une tâche sur deux postes de travail, soit le matin de cinq heures quinze à treize heures quinze, soit le soir de treize heures quinze à vingt et une heures quinze, comme trieur de produits divers. Pour cette tâche de huit heures par poste ouvrable, répétée six jours par semaine calendaire, je devais percevoir un salaire payé par quinzaine, lequel voisinerait autour de 260 francs d'époque, soit un salaire journalier d’à peu près de 24 francs, après retenue sociale effectuée, cela si ma mémoire n’est pas défaillante.

 

 

Puits Plichon couleur.JPG
- Le puits Plichon avec, à gauche du chevalement, la galerie en structure métallique du crible -

 

 

Ce crible de Plichon était aménagé aux abords du puits du même nom. Ils bordaient la rivière de la Bourbince, elle-même parallèle au canal du Centre. Ce lieu de triage était monté sur une structure métallique de forte épaisseur, elle-même assise sur des piliers métalliques suffisamment hauts ce qui permettait une circulation de locomotives et wagons sur des voies de chemin de fer P.L.M sous cet édifice. Ces voies parallèles, et en cul de sac par un coté, formaient en cet endroit précis un lieu de stockage et de chargement des wagons containers qui y stationnaient en permanence, calés sous des goulottes de trémies ; ils y réceptionnaient des produits au fur et à mesure de leur arrivée. Lorsque ces wagons étaient pleins, ils s’échangeaient par des vides, une tâche échue à des préposés affectés à ces opérations.

Tout cet ensemble était accolé à la structure métallique du puits et avec cette dernière, culminait au-delà des 15 mètres de hauteur, avec tout au sommet et à l'aplomb du trou du puits, les deux poulies fixées sur leur axe, qui guidaient les câbles de traction descendant et montant, au bout desquels étaient suspendues par un côté les deux cages des ascenseurs, tandis que les deux autres extrémités pénétraient dans un bâtiment implanté à proximité.

Cette dernière bâtisse abritait la machine d'extraction et tout son appareillage, l’ensemble servant à sa conduite et utilisé par le machiniste, l'unique responsable de son fonctionnement.

Dans ce même bâtiment tournaient en permanence deux énormes compresseurs, lesquels fournissaient l'air comprimé à cinq kilos au centimètre carré, utilisé au fond de la mine.

Au niveau où la cage s'arrêtait puis stationnait, étage après étage, selon la manœuvre commandée, l'échange s`effectuait quinze mètres au-dessus du niveau du sol. Deux doubles voies ferrées se raccordaient aux entrées comme aux sorties de la cage et se prolongeaient dans chaque étage de la cage. Du côté de son entrée, des pousseurs pneumatiques commandés par des préposés, forçaient deux berlines vides à pénétrer dans la cage, tout en y évacuant les deux (pleines de charbon) qui s'y trouvaient, lesquelles continuaient leur cheminement sur la pente descendante des voies de ce niveau. Lorsque le second étage se présenterait, la même procédure s'effectuait. Quant aux (berlines de) charbons élancés, elles continueront leur cheminement pour être récupérées par des préposés habilités à la manœuvre qui suit : dans l'un des quatre culbuteurs en série surplombant une trémie, ils les culbuteront pour qu'elles déversent leur contenu dans cette dernière.

En dessous de ces trémies citées, dans ce qu'on appelle le crible, à la gueule d'un déversoir, une large roue à aubes multiples tournait sans arrêt et distribuait ses produits sur une branloire mouvante perforée de trous de 4 centimètres de diamètre, laissant passer les fines dans une caisse sous-jacente. Les vibrations de ce dispositif faisaient tomber ces fines dans une couloire adéquate qui terminait sa course dans un wagon et de la même manière, déversaient les gros produits sur un tapis métallique souple, formé de lamelles de fer accolées, lequel avançait à une vitesse conforme et lente. Ces produits s'étalaient sur le tapis au fur et à mesure de son avancement pour se présenter face aux trieurs placés judicieusement de part et d’autre de la chaîne, selon les besoins estimés. Ces derniers, selon leur poste, étaient chargés de faire un tri sélectif, c'est à dire d'évacuer les blocs de rocher de tout acabit, les uns pour être immédiatement jetés dans une goulotte d’évacuation directe, les plus gros pour être stockés sur une table de cassage et y être brisés à la masse, à tour de rôle. D’autres trieurs étaient affectés aux charbons striés de barres rocheuses, appelés chauffe, lesquels étaient dirigés dans d'autres goulottes. Quant aux charbons de meilleure qualité, les maigres étaient eux aussi récupérés par des trieuses pour finir leur course dans une goulotte appropriée, et les gras terminaient leur cycle directement dans un wagon adéquat. En résumé, tous les préposés au triage avaient dans leur proche entourage et à portée de main des goulottes appropriées, aboutées par des couloires descendantes en colimaçon aboutissant au-dessus des wagons collecteurs de la voie inférieure, placés en conséquence pour la qualité donnée.

Par poste œuvré et sous la responsabilité d'un marqueur, trois chaînes, à l'aplomb des déversoirs des trémies précédemment décrites, recevaient les produits remontés du fond et fonctionnaient en permanence. Une quarantaine de manœuvres dans mon genre, et un technicien affecté au graissage, suffisaient amplement pour faire fonctionner cet ensemble. Une quatrième chaîne, prête à servir en cas de panne des précédentes, placée sous une ultime trémie, était en attente d'utilisation si le besoin s'en faisait sentir. Cette opportunité était indispensable comme l'était la bonne marche de tout l'ensemble du puits : approvisionnement en charbon du fond, encagement et dégagement vite et bien faits, bon entretien du guidage du puits et de la machine d'extraction. Tout était imbriqué l'un dans l'autre. Un dernier paramètre, inamovible celui-ci mais incontournable, empêchait cette bonne organisation de faire mieux. C’était nombre maximum de cordées qu’il était possible de faire au cours des deux postes consécutifs d’une journée de travail. On comprend ainsi pourquoi, lorsque cela est possible, l'on fasse descendre du personnel par le puits de retour d'air. Cela libérait le puits principal d’un temps appréciable, employé pour la remonte de charbon. Le sérieux et la dextérité des préposés à ces manœuvres décrites précédemment étaient constamment recherchés pour ces postes importants et permettaient de bons résultats. En tout dernier lieu on trouve les impondérables, comme les avaries et la casse, en aval comme en amont, lesquels engendrent des perturbations importantes et nuisent à la bonne marche de l'ensemble. Un arrêt d'une heure quelque part est suffisant pour perturber le rendement final.

Aussi avait-on intérêt à superviser et bien encadrer toute cette structure.

 

 

 

GREVE ET MISE A PIED (*)

 

C’est après cette description qu’il est opportun de narrer ma décevante fin de travail en ce lieu où j’ai côtoyé de bons et moins bons acolytes du commun labeur, avec lesquels dans l'ensemble je me suis bien entendu. Ce fait advint un matin identique aux autres, au tout début de poste lorsque quelques contestataires haranguèrent le reste de notre troupe pour qu’ensemble nous réclamions auprès de notre marqueur responsable, les mêmes avantages que ceux qui venaient d’être octroyés récemment au personnel du fond, considéré comme travailleurs de force, sans quoi nous ferions grève. Sitôt dit, sitôt fait. Cette petite mutinerie impromptue inquiéta suffisamment nos supérieurs, lesquels ne voulaient à aucun prix l’arrêt de l’extraction du puits, consécutivement à une lubie irréfléchie d'adolescents immatures. Pour moi comme pour d'autres qui n`avions pas été concertés et qui n'étions pas entièrement d'accord à faire la grève à tout prix, mais par solidarité ou peut-être par pleutrerie, nous n’osâmes cependant pas trahir la communauté.

Le chef de siège alerté et arrivé sur place réussit à intimider les chargées de famille comme les veuves, ainsi que les moins hardis, en les faisant passer à deux ou trois reprises devant lui, ceci pour rejoindre la masse des grévistes en puissance qu’il déplaçait. Ainsi, quand pour la troisième fois il fallut repasser sous son regard, plus d'une moitié était contre la grève qui avortait. Parmi les derniers réfractaires, il en choisit trois parmi les têtes dominantes, leur enjoignant de l'attendre à la porte de son bureau. Quant aux autres, ils retournèrent reprendre leur poste de travail. J'étais  malencontreusement l’un d’eux. Nous fumes « mis à pied jusqu'à nouvel ordre ››, ce qui voulait dire qu’un jour, pour réobtenir un nouveau poste, chacun de nous devrait se faire réembaucher comme un nouveau postulant. En attendant, c’est avec une triste mine que je rentrai à la maison et narrai les faits matinaux. Comprenant ma désillusion, mes parents ne m’accablèrent pas outre mesure.

 

(*) Cette affaire se déroula le 25 mai 1941. Elle n'est pas sans rappeler la grève du crible de Laugerette intervenue le 17 décembre 1941 (voir l'article Jeunes grévistes de 1941)

 

 

 

INTERMEDE CAMPAGNARD

 

Désorienté par ce qui venait de m'atteindre, je ne voulus pas rester inactif et, connaissant depuis peu une famille de fermiers chez lesquels nous nous ravitaillions depuis quelques semaines (…), je leur demandais de voir si dans leur entourage je pouvais trouver du travail. A ma grande surprise c'est eux-mêmes qui m'employèrent, d'autant que les travaux printaniers étaient nombreux et que le fermier en question était le seul homme de la maisonnée. Avec son épouse et ses deux filles, dont l'aînée qui était mariée avec une fillette à élever, mais, dont l'époux était prisonnier en Allemagne. Ces quatre personnes tentaient de faire tourner la métairie en question qui se trouvait à Dettey, au lieu-dit : les Rendards. Cela me faisait 25 kilomètres de chemin en bicyclette à faire pour m'y rendre et j'y resterai pour le moins toute la semaine, parfois plus, selon la saison et l'urgence des travaux.

Il arrivait même parfois, et de plus en plus souvent, que mon père y passa sa journée dominicale à travailler dans les champs, ce qui lui rappelait sa jeunesse.

Mes souvenirs de cette époque restent flous. J'ai été nourri convenablement, mais j'ai trouvé les journées de travail un peu longues : du lever du jour jusqu'à la tombée de la nuit.

Le patron était un bon bougre, mais comme beaucoup de personnes, il était gourmand de labeur. Comme j'étais son aide il me fallait suivre son rythme et lorsqu'il me laissait de temps en temps un peu de loisir il se trouvait toujours une des femmes de la maisonnée pour me demander un petit coup de main. Même après le souper du soir si je traînais dans la maison, il y avait toujours quelque chose à faire pour moi. J'ai ainsi fait les plantations du printemps, la fenaison, la moisson et commencé les journées de battage. Ce n'est qu'en septembre, et ceci après plusieurs démarches de mon paternel auprès de ses propres supérieurs, que ce dernier vint me prévenir que les houillères étaient disposées à me réembaucher à condition que j'accepte de descendre au fond, là ou le personnel faisait défaut. Ce qui m'a le plus manqué pendant cet intermède, ce furent mes copains de ma rue, aussi acceptais-je avec joie cette offre et je rentrai au domicile paternel, avec l'aval des fermiers qui continueront à nous ravitailler en échange de services et de petits trocs occasionnels.

 

 

 

DESCENTE AU FOND

 

En ce tout début d'octobre 1941, pour la seconde fois embauché aux Houillères avec le même matricule, j'ai repris le chemin des douches du puits du Bois-du-Veme où je devais échanger ma tenue habituelle pour une tenue appropriée au travail du fond.

Ordinairement un jeune ne descend au fond qu'à l'âge de 16 ans, moi, l'on me fit cadeau des quatre mois qui me manquaient. Je connaissais la salle « des pendus » mais j'appréhendais l'instant où je serais amené à me déshabiller au vu de personnes beaucoup plus âgées et habituées à ce cérémonial, dont certaines seraient des voisins, des amis et même des apparentés en quelque sorte. Je me souviens très bien de ce matin-ci où, à 5 heures, j'ai franchi les portes en question, pour y choisir mon panier, puis échanger mes habits, sans subir de moqueries, ni même, sans que personne ne fisse attention à moi. En ces temps, la tenue de fond n'était pas réglementée, aussi chacun s'habillait avec des oripeaux récupérés parmi les vieux vêtements familiaux. Après quoi à la lampisterie je m'annonçais et je récupérais la lampe électrique « Arras » au numéro 961 que je conserverai pendant les années qui suivirent.

Il me restait à endurer ma plus forte émotion de ce matin-ci. Lorsque mon tour fut venu, avec treize autres camarades nous pénétrâmes dans l'étage supérieur de la cage, pendant qu'en même temps d'autres remplissaient l'étage inférieur. C'est en ce moment, après que le préposé ait crié « bas les hommes », et que la cage commença à se mouvoir puis se déroba sous mes pieds, que mon appréhension fut la plus grande. Après que la trappe obstrua le trou du tube avec un bruit tonitruant, la descente de la cage s'accentua sans heurt, pour atteindre les 6 mètres/seconde, une vitesse réglementaire avec du personnel. Légèrement effrayé, plongeant dans les entrailles de la terre dans un noir absolu, malgré l'éclairage de nos lampes, voyant à peine défiler les moises horizontales, espacées de 4 mètres qui soutiennent le guidage de l'ascenseur, je n'en menais pas large. Après environ deux minutes de parcours, un ralentissement pondéré me laissa entrevoir mon arrivée prochaine au terminus, c'est à dire à moins 506 mètres par rapport au niveau de la surface. Pendant tout cet intermède, même si ma peur fut grande je l'ai toujours dominée. Par contre, j'ai été fortement surpris par l'atmosphère humide et polluée de poussières et d'odeurs et par le courant d'air intense et chaud qui soufflait en permanence dans l’antre de la terre. Pour l'expliquer il faut savoir qu'à l'entrée d'air de Plichon d'énormes ventilateurs forçaient l'air à pénétrer dans le tube et qu'à la sortie, c'est à dire là où je venais de descendre, d'autres ventilateurs l'aspiraient.

 

 

 

 

vers page 2 >

 



16/04/2016
2 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 316 autres membres