16 juillet 1944, la mort de "Wiktor"

Le samedi 15 juillet 1944, en début de soirée, les habitants des hameaux situés à la limite de la Saône-et-Loire et de la Nièvre, sur la commune de la Comelle (Saône-et-Loire), entendent une série de coups de feu, qui semblent provenir de la direction du village voisin de Poil (Nièvre). Louise CHAVET, qui exploite le débit de boisson du hameau de Bourgogne : "Vers 19 heures, me trouvant dans mon établissement, j'ai entendu quelques coups de fusil provenant de la direction de Poil. J'ai regardé aussitôt pour voir ce qu'il en était, mais je n'ai rien vu, car de chez moi à la route de Poil, il y a environ 1500 mètres et cette route est masquée par des haies." Jean-Marie BAREZ, cultivateur : "J'ai continué mon travail en pensant que cela devait être quelques soldats allemands qui chassaient…" C'est du moins les déclarations qu'ils allaient faire aux gendarmes de Saint-Léger-sous-Beuvray.

 

André FOREST, fils du boulanger de Poil, a suivi les événements de près et a su reconstituer l'affaire ; il nous l'a racontée le 8 juin 2009.

 

Cette région frontalière de la Nièvre et de la Saône-et-loire couvre en fait le versant Sud du Morvan, triangle coincé entra la Loire et son affluent rive droite qu'est l'Arroux, dominé par le Mont Beuvray (822 mètres, l'ancienne Bibracte gauloise). Relief déjà marqué, terroir pauvre, population paysanne réduite et dispersée, forêts profondes, ce Sud-Morvan abrita maints maquis. C'était en fait le terrain d'action du maquis Louis - voir maquis Louis – ; c'est là aussi que se réfugièrent les maquisards FTP de Montceau quand les Allemands les délogèrent de leur point de regroupement d'Uchon, le 15 juin 44. Peu de temps après, un groupe amené par le capitaine "Pietro" (1) - une 15aine de personnes - s'établit ainsi dans le petit village de Poil. 

 

Poil est situé sur une pente de prairie, au-dessus de la nationale 81 qui, vers l'Ouest, relie Autun à Luzy et plus loin à Nevers, ou en bifurquant vers le Sud-Ouest, à Moulins. Au lieu-dit la Bourgogne, une petite route s'échappe de la nationale vers le Nord et permet de grimper en 2 km vers le village ; Poil avait environ 300 habitant à l'époque…

 

Les FTP montcelliens s'y installèrent à la ferme de Villette, attachée au château du même nom, à un kilomètre environ à l'Ouest du village. Leur présence n'était un secret pour personne, mais les contacts étaient rares, limités au ravitaillement : le groupe achetait son pain au boulanger du village, le père FOREST. "Pietro" était en relation avec lui depuis longtemps, début 43 peut-être, période où il venait déjà faire cuire du pain pour de premiers groupes de réfractaires.

 

Un incident avait marqué les premiers jours de juillet : André FOREST s'était aventuré à la ferme de Villette, pour y conduire un jeune Parisien de 16 ans, dont la famille était réfugiée à Poil, et qui déclarait vouloir rallier le maquis. Quel accueil ! Les maquisards qui montaient la garde les mirent immédiatement en joue. "Pietro", qui se trouvait là et qu'on reconnaissait facilement à sa culotte de cheval et à sa haute taille, refusa la candidature du Parisien, certainement en raison de son jeune âge, et les renvoya dare-dare d'où ils venaient.

 

 

Avaient-ils été rendus méfiants par cette intrusion dans leur cantonnement, qui révélait que leur cachette était de notoriété publique ? Ou bien la consigne était-elle alors donnée à tous ces groupes FTP éparpillés de rejoindre le massif d'Uchon pour y constituer un "territoire libéré" à même d'engager l'insurrection finale, l'issue de la guerre en France paraissant maintenant certaine, un mois après le débarquement allié en Normandie ? Toujours est-il que le 15 juillet en fin d'après-midi tout l'équipement fut chargé sur une voiture à cheval qui traversa le village, prit la descente vers la nationale 81 avec l'intention de se rendre à Saint-Didier-sur-Arroux, et certainement de là vers la Tagnière et Uchon.

 

En s'approchant du croisement avec la nationale, la tension devait être à son comble dans le petit groupe, car c'était certainement là le point le plus risqué du trajet vers St-Didier, les patrouilles allemandes étant fréquentes sur cette voie de communication importante.

 

Or justement deux silhouettes apparurent à l'orée du petit bois qui se trouve en bas du chemin, à proximité de la maison de Bourgogne, le vieux café tenu par Louise CHAVET, deux silhouettes bien inquiétantes car vêtues d'un blouson de cuir, comme en portaient généralement les miliciens d'Autun qui avaient assassiné quatre camarades peu de temps auparavant à Charbonnat, à quelques kilomètres de là (2).

 

Les hommes de "Pietro" ouvrirent donc le feu immédiatement sur les deux hommes qui ripostèrent… Mais le groupe eut le dessus et réussit à toucher les deux suspects. L'un réussit à s'enfuir, on allait le retrouver plus tard au hameau de Vendée, chez Nolay… c'était François ORLOWSKI, blessé au coude qui fut conduit chez le docteur BENOIST à Luzy. Mais dans l'immédiat, il s'agissait de se saisir de l'autre, qui, blessé aux jambes, avait réussi à se traîner dans le petit bois. La nuit tombant, il était bien risqué d'entreprendre une battue pour le déloger. Il fut donc décidé d'attendre le petit matin en cernant le bois ; certains, avec la voiture à cheval, retournèrent dormir à Villette.

 

A la levée du jour, le 16 juillet donc, les FTP s'avancèrent, mais leur gibier était sur le qui-vive et les accueillit par quelques coups de pistolet. Il ne toucha personne et succomba bien vite sous les tirs des carabines américaines dont étaient munis les maquisards…

 

Il s'avéra rapidement (probablement en retrouvant ORLOWSKI, qui put fournir toutes les explications) que l'accrochage avait été une tragique méprise, la victime étant un résistant russe, chef d'un groupe de soviétiques évadés qui avaient été intégrés au maquis FTP-MOI polonais de Montceau… Avec François ORLOWSKI, dit "Fernand", lui-même tout jeune lieutenant du bataillon polonais, il était en train d'accomplir une mission d'inspection des groupes FTP-MOI russo-polonais disséminés dans l'Est de la Nièvre. On découvrit d'ailleurs dans le petit bois les débris des plis qu'il portait et qu'il avait soigneusement déchirés durant la nuit.

 

Bien des gens à Poil avaient suivi les événements, certains avaient alerté les gendarmes. Il fut donc décidé d'y faire enterrer rapidement le corps. On envoya prévenir le maire qui rassembla quelques gars, avec difficulté car le risque semblait grand de balader un cadavre victime d'une affaire entre maquis, alors que les Allemands pouvaient surgir à tout moment ! C'est le marchand de vin, Louis THIRY qui s'en chargea avec sa carriole, laquelle traversa le village au galop. Malgré l'urgence, les gendarmes de Luzy établirent un constat et le corps fut placé dans un cercueil, puis enterré à la nuit tombée dans le petit cimetière au-dessus du village.

 

On sait aujourd'hui qu'il se nommait Alex CZERKASOW, pseudo "Wiktor" et qu'il était agronome…

 

Bien sûr, les conditions de la mort furent travesties ; dans son  livre Nasz Batalion, publié à Varsovie en 1963, Mieczyslaw BARGIEL (3), écrit : " J'avais reçu un rapport, disant que Wictor et Fernand étaient tombés dans une embuscade ; pendant l'accrochage, Wictor avait été tué ; Fernand, blessé avait réussi à se sauver. Ils se trouvait maintenant dans un lieu sûr, sous la protection d'un médecin". Le brouillon de l'ouvrage était plus explicite, conforme au récit d'André FOREST : "Quand la date de la rencontre avec Wiktor et Fernand est arrivée, je les attendus vainement. J'ai appris plus tard qu'en route ils avaient rencontré des troupes. Wiktor et Fernand pensaient que c'était des hommes de Pétain, les autres que c'était la Gestapo : ils ont engagé un combat ; Wiktor a été tué, Fernand a été gravement blessé".

 

L'affaire révèle en tout cas le peu de coordination au sein du maquis FTP Valmy, ou à tout le moins la large indépendance de son bataillon polonais…

 

Aujourd'hui, dans le cimetière de Poil, on identifie sans peine l'emplacement où fut enterré "Wiktor", sur le bord droit de l'allée, au Nord en partant de la croix centrale… Nul n'a pu me dire s'il y avait encore là, sous le gazon, le corps de ce citoyen soviétique, qui passa seul une si affreuse nuit de juillet 1944, dans un petit bois du Morvan…

 

 Poil - Vue vers le N.JPG

 

 

 

Note du 22 février 2015 - Une tombe pour Alexandre Tcherkassov en 2015…

 

Depuis la mise en ligne de cet article en 2009, bien des gens ont été sensibilisés au destin de cet infortuné résistant soviétique tombé dans le combat contre le nazisme et dont la France n’a pas été capable jusque-là d’honorer dignement le corps…

C’est in fine le Souvenir Français de la Nièvre, comité de Saint-Honoré-les-Bains, qui a pris en main les démarches pour que soit placé un  cadre tombal et une plaque. L’opération sera cofinancée par le Souvenir Français, l’ANACR de S&L section du bassin minier de Montceau et la commune de Poil.

Tous, nous espérons que la cérémonie se déroulera dans les prochains mois… Mais la décision finale passe par l’attribution à Wiktor de la mention « Mort pour la France » par l’ONAC (Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre) et il manque encore un jugement déclaratif du décès par le Procurer de la République…    A SUIVRE

 

 

 

 

 

(1) "Pietro", nom de guerre de Paul DESSOLIN, instituteur, officier de réserve, un des précurseurs de la résistance à Montceau-les-Mines ; en juillet 1944, il commandait un bataillon du maquis FTP Valmy.

 

(2)  Le 23 juin 1944, un groupe de miliciens conduits par Gressard, qui sera fusillé après la libération, tuèrent 4 résistants qui traversaient en voiture le village de Charbonnat (S&L).

 

(3) Mineur montcellien, commandant du bataillon polonais Mickiewicz, intégré au maquis FTP Valmy, mais relevant en parallèle de l'organisation nationale FTP-MOI, section polonaise.

 



09/06/2009
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