19è GIP - rapport de la 5ème compagnie

 

 

Ce rapport étonnant, qui dit crûment les souffrances quotidiennes des soldats, a été envoyé durant l'été 1945 au journal en langue polonaise publié à Paris "Niepodleglosz". Le 19ème GIP était alors en occupation à Villingen, en Forêt Noire...

 

 

 

19e Groupe d’Infanterie Polonaise

5ème Compagnie

 

Histoire et rapport général de la 5ème Compagnie du 19e GIP, du 201 R.P.N.A. 

auprès de la Première Armée Française, à compter du 4-2-45

 

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Extrait de l'ordre du jour du Bataillon Adam Mickiewicz du 28-1-45 : "En vertu d’un ordre des autorités militaires françaises, le Bataillon Adam Mickiewicz part le 29-1-45 à Besançon (Dép. Doubs)."

Un ordre, chez nous c’est toujours comme ça : un ordre est quelque chose d’intouchable, ce que les hommes considèrent comme sacré, donc nous faisons nos bagages sans discuter et nous nous apprêtons à partir.

Les soldats étant peu nombreux, le Bataillon Mickiewicz est supprimé et se forme, en vitesse, la 2ème compagnie portant le même nom, qui, le 29 janvier 1945, sous la neige, part par  train de Cypierre à Besançon.

Le 31-1-45 nous sommes arrivés sur place où on nous a installés dans une usine de carreaux désaffectée. Quelques jours plus tard, on nous a donné de nouveaux uniformes, à l’américaine, mais les armes que la Compagnie avait nous ont été retirées. Nous devions travailler durement : livrer l’essence et autre carburant pour le front. Chaque soldat, indépendamment de son grade et de son âge, accomplissait cette mission de bonne grâce et le mieux possible, car chacun savait très bien de quoi il s’agissaitl : c’était la dernière phase pour anéantir définitivement l’ennemi de toujours, d’origine teutonique.

En vertu d’un ordre du commandant du régiment, le capitaine Aimé, et après avoir complété notre compagnie avec les hommes du Bataillon Kosciuszko, nous sommes partis par train, le 17-2-45 de Besançon à Champagney, et puis, par camion, jusqu’à la localité de Fontaine, dans la région de Belfort, où un nouveau regroupement a été opéré et notre unité a été affectée au 201 R.P.N.A., en tant que 2ème Compagnie des pionniers polonais auprès de la Première Armée Française. On nous a donné l’ordre de réparer les routes voisines, très endommagées, ce que la Compagnie a réalisé de façon exemplaire, malgré les difficultés causées par le manque d’outils adaptés. Après l’achèvement de ce travail, le 2-4-45, nous sommes partis de la gare de Danmarie vers Strasbourg, à Schirmeck, et puis, à pied, à Neuvillers. Nous faisions des exercices, aucun travail ne nous a été imposé. 8 jours plus tard nous sommes partis à Urmatt, où la Compagnie a travaillé de nouveau à s'occuper de l’essence. L’organisation a été la suivante : un peloton s’exerçait et les autres travaillaient.

Par ordre, la Compagnie a quitté Urmatt le 2 mai pour aller à la ville de Kelh sur le Rhin, pour s’exercer (exclusivement) jusqu’au 17-5-45. Ce jour-là, l’unité est partie à Worth sur le Rhin. Nos occupations étaient les suivantes : travail (essence), patrouille, gardes, exercices. Le 28-6-45, la Compagnie a quitté Worth pour aller dans le village de Kirchdorf, commune de Villingen (district de Baden) où elle se trouve actuellement. Nos occupations actuelles sont les suivantes : patrouille, exercices et maintien de l’ordre.

La Compagnie compte près de 250 hommes, dont les officiers et les sous-officiers. L’état de santé est satisfaisant. Sur le plan moral, ma Compagnie, à quelques rares exceptions près (environ 5%) est de bon niveau : autodiscipline, esprit de camaraderie, esprit de sacrifice, pour ne citer que l'essentiel. Je n’ai aucune intention de cacher que dans le groupe il y a aussi des indisciplinés, mais leur pourcentage est si faible qu’il n’est même pas utile d’en parler. D’ailleurs, leurs agissements sont corrigés automatiquement par le moral élevé des autres.

Actuellement, la Compagnie se compose comme suit :

5 officiers, 3 aspirants, 1 adjudant chef, 1 sergent major, 3 sergents-chefs, 12 sergents, 6 caporaux-chefs, 17 caporaux, 58 soldats 1ère classe, 138 soldats 2ème classe, au total : 244 carabines.

Les malades, les détachés etc. : 24 personnes, soit à la disposition de la Compagnie : 220 soldats bien formés

 

- La 5ème compagnie du 19è GIP, à Villingen, en août 1945 -

 

  

Notre vie se déroule d’habitude de façon exemplaire et sans réclamation, les hommes sont satisfaits de leur sort et de la manière dont ils sont traités, l’ordre et la discipline règnent en général ; cela a été constaté à plusieurs reprises par les officiers français et le colonel, au cours des différents contrôles effectués, et cela concerne aussi bien la compagnie que l’administration de celle-ci.

En dépit des efforts acharnés des hommes et des officiers, nous avons l’impression que notre compagnie n’est pas très bien traitée. Les preuves : nous manquons de sous-vêtements, de chaussettes, sans parler des chaussures. Depuis l’attribution des uniformes à Besançon, nous n’avons rien reçu pour nous changer, ni comme réserves. Nos hommes qui travaillent avec de l’essence ont usé leurs chaussures dans les cailloux et l’essence les a durablement endommagées. Et c’est là qu’on voit ce qu’est notre compagnie. Les hommes se sont procurés du caoutchouc pour les semelles et des clous, ce qui a été très difficile, cela pour réparer tout seuls leurs chaussures. Nos autorités n’ont même pas daigné nous fournir quelques malheureux clous mais j’ai pu régler cette affaire et contenter tout le monde. J’ai mis sur place un atelier de cordonnerie et j’ai donné l’ordre de réparer toutes les chaussures comme il fallait, faute de quoi nos hommes auraient marché pieds nus. Il est inutile de commenter cette affaire, car chacun comprend qu’une paire de chaussures est absolument insuffisante lorsqu’on travaille dans l’essence, dans l’humidité et au contact des pierres coupantes. Je tiens à souligner que toutes mes remarques concernant ce problème et toutes mes prières sont restées sans réponse ; on nous a beaucoup promis mais tout le monde sait qu’un soldat préfère voir le résultat qu’entendre des commentaires. Même chose avec les vêtements de travail (en toile) ; je n’ai pas de fil, je n’ai pas de tissus. J’ajoute qu’il ne s’agit pas que de la compagnie, mais aussi des hommes qui ont été envoyés par le Bataillon, à moitié nus, sans chemises, sans vêtements suffisants et sans casquettes. Ce ne sont pas des paroles mais des faits authentiques.

Il y a autre chose encore : en matière de santé, les soins font défaut. Heureusement, la santé de ma Compagnie est généralement bonne et il n’y a pas de maladie grave. Il arrive qu'une Compagnie ne voit pas de médecin pendant 6 semaines ; la mienne n’a pas vu de médecin depuis 3 semaines, ce que je peux prouver avec le registre de santé. Toutes nos plaintes sont restées sans réponse. Le problème le plus grave concerne cependant la poste : faute de liaison efficace, les lettres restent chez nous pendant 8 ou 14 jours, car nous n’avons aucune possibilité de les expédier au bataillon, même si plusieurs responsables viennent très souvent nous voir ; personne ne s’en soucie, et nous devons nous charger de l’expédition, par nos propres moyens de transport, qui sont très insuffisants. Même chose avec les envois d’argent pour nos familles, et avec les allocations qui arrivent à la compagnie pour les familles nécessiteuses. De notre côté, nous faisons tout pour aider nos soldats et leurs familles, avec des moyens dont nous disposons, dans le cadre de notre unité, mais que faire si la communication laisse à désirer, et même beaucoup.

            Nous avons chez nous un nombre important de bons soldats, très dégourdis, venus de Pologne et qui ont été obligés de venir en France avec l'armée allemande. Ces hommes se sont battus à nos côtés, dans les forêts et sur les barricades, avec une seule pensée : combattre l’ennemi éternel ; une seule chose les guidait : retourner, et le plus rapidement possible, au pays, dans les familles. Ces hommes ont perdu, à cause de la gestapo etc., leurs proches et leurs biens, mais ont pris sur eux, car une seule pensée les guidait et les guide toujours. A Fontaine ont leur a dit que les lettres pour la Pologne étaient déjà en route. C’était une grande joie et une énorme satisfaction, mais quel désenchantement après. Il s’est avéré que toutes les lettres envoyées en Pologne ont été retournées avec la mention « Inadmis » [en français dans le texte]. Plusieurs de ces hommes ont écrit au comité, à Paris (car c’était marqué dans Niepodleglosc : Recherche des membres de la famille) mais sans résultat, car depuis ce moment quatre mois se sont écoulés et personne n’a eu de réponse. Tout commentaire surcette affaire est inutile.

Je vous prie d’apprécier par vous-même si la récompense morale qu'ils ont reçue correspond à ce que mes hommes ont déjà donné et donneront encore ? Il ne s’agit absolument pas de nous, qui sommes assez bien nourris et qui dormons assez bien, mais il s’agit des idéaux plus élevés, à savoir des familles de nos hommes, qui sont notre avenir. Mais tout cela n’est rien ; l’important est que le moral reste assuré et élevé, car c’est ça qui est important. Tous, à quelques rares exceptions près, visent un seul objectif : atteindre le plus rapidement possible la Patrie pour laquelle nous nous sommes toujours battus, pour laquelle nous avons souffert la misère et les insultes.

 

 

Signé : lieutenant Nowak Julian, chef de la 5e Compagnie

 

 

 



25/09/2017
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