3 - octobre 1941 à fin 1942, deux métiers au fond

30 mai 2016 - Récits Kajetanek 3

 

 

 

 

PREMIERE EXPERIENCE AU FOND

 

Au signal du préposé au dégagement, je suis donc sorti de la cage, tenant fermement ma lampe à la main et cherchant à percevoir mon environnement immédiat. Mon premier interlocuteur fut mon futur chef de poste qui me convia à suivre et obéir à un jeune homme qui deviendra mon futur acolyte, auquel il avait auparavant donné des consignes. J'emboîtais donc le pas à ce dernier, le suivant au plus près et copiant mon allure à la sienne, de peur de perdre son contact. Avec la clarté restreinte de ma lampe qui projetait une auréole de lumière dans un environnement à peine supérieur à 2 mètres de mes alentours, je suivais mon guide tant bien que mal, distinguant au loin, devant ou derrière, une lignée de lampes qui se dandinaient d'un côté à l'autre du porteur. Nous marchions au milieu d’une galerie et à l'intérieur d'une voie ferrée de 80 centimètres d'écartement. Cette galerie était tracée au rocher, étayée de cintres de fer espacés de 80 centimètres et garnis, surtout en couronne, d’un barrage de bois allant de cintre à cintre et garnissant les espaces friables en apparence de la couronne. Mon impression première me faisait craindre son insuffisance, tant en quantité qu'en solidité. De même, pas encore habitué à percevoir dans ce noir absolu, je scrutais très minutieusement mes abords et les nombreux accidents du terrain, afin d'en éviter les pièges éventuels.

Parfois un astucieux renforcement du boisage, rendu sans doute nécessaire pour contrer une charge plus intense des terrains, fait de bois placés en renforcement et dénommé en terme minier : du longrinage. Cela abaissait la hauteur restante de galerie, ce qui obligeait les passants du lieu à baisser la tête ou plier les genoux. L’atmosphère chaude et poussiéreuse, la moiteur intense, la marche rapide et pour moi cahoteuse, semblaient peu désavantager mes compagnons d'infortune, tandis que moi je commençais à transpirer sur le visage. Après 250 mètres de cette avance nous arrivâmes à une bifurcation à angle droit qui se trouva être le sommet d'un plan descendant à 30%, lui aussi tracé dans un rocher plus friable puisqu'il était cintré puis longriné sur presque la totalité de son tracé. La charge y étant plus forte, le diamètre restant était moindre. A terre, une voie de roulage similaire à la précédente, dont les traverses d`écartement espacées régulièrement formaient pour nos pieds des escaliers, ce qui facilitait et rendait moins pénible notre progression. Je commençais à mieux distinguer mon proche environnement mais la sueur perla plus intensément à mon front et le courant d'air dans cette partie rétrécie devint plus vif mais aussi plus oppressant.

Après plus de 200 mètres de cette pénible descente nous atteignîmes enfin sur notre gauche à angle droit le niveau de la tranche alors exploitée. Encore quelques dizaines de mètres de galerie au rocher, étayée cette fois avec des bois en cadrages plus serrés et toujours longrinée, nous abordâmes enfin la couche de charbon.

 

 

 

PREMIERE COUCHE NORD

 

La couche de charbon en son état naturel c’est une roche noire à la surface très lisse et très saillante, plus ou moins dure, plus ou moins propre car parfois striée de veines de rocher de toutes épaisseurs. La galerie qui la longe horizontalement, étayée par des cadres de bois espacés les uns des autres de trente centimètres environ, essayait de se maintenir à égale distance de ses épontes, c'est-à-dire, du mur et du toit, le premier rencontré à la sole et le second en couronne. Cet étayage primaire était renforcé par la suite par un longrinage fait d’un assemblage de perches de 4 mètres, de buttons maintenant l’écartement et de chandelles de soutien. Donc, la galerie serpentait en des courbes atténuées, sans jamais perdre son horizontalité, selon les plans préétablis et les directives scrupuleusement suivies des responsables de ce quartier : un ingénieur et son géomètre, le maître mineur et ses agents de maîtrise dénommés à Blanzy chefs de poste. Au fur et à mesure de notre progression, je rencontrais de part et d'autre de la voie des chantiers de dépilage où s'affairaient déjà quelques mineurs descendus avant moi ce matin-ci. Ces personnes entrevues, déshabillées et presque entièrement nues, sinon totalement, s'activaient, ne voulant pas perdre une seconde de leur temps de présence au fond, à rechercher leur outillage, à manœuvrer des chariots ou à commencer à forer. Encore aujourd'hui je me souviens des craintes multiples qui m'assaillirent ce matin-là, lorsque, sous une charge des terrains, la roche charbonneuse se détendait avec un craquement de bois dont les fibres se disloquaient, l'ensemble se répercutant dans l'atmosphère. Ces phénomènes très courants, auxquels je me suis vite habitué, se terminait ensuite par une retombée de poussières de charbon qui se trouvaient être anormalement désagréables à recevoir, surtout au niveau du cou, car elles continuaient ensuite leur course le long du corps, jusqu'à la ceinture où cette dernière, comme une toile émeri, nous limait cette partie de notre anatomie. De même ce matin-ci, j’ai ressenti mes premières douleurs à la tête, lorsque pas assez plié, je heurtais du sommet du crâne un chapeau cassé en son milieu qui débordait de l’alignement par ailleurs rectiligne. Sous le choc brutal, à moitié groggy, je me retrouvais assis à terre, le souffle coupé, avec une belle bosse à la tête, et c'était là un moindre mal auquel j'aurais à faire face. Je mis plusieurs semaines avant d'apprendre à éviter de tels accidents, c'est-à-dire à me baisser suffisamment bas et à scruter plus attentivement la couronne. Je me dois de signaler qu'en cette époque, le chapeau de mine obligatoire n’existait pas.

Tout comme précédemment, au centre de la galerie une voie en fer plat de 80 centimètres de largeur qui servait au convoyage du matériel et des chariots vides ou pleins nous servait de guide. A chaque entrée de chantier une plaque ferrée de 78 centimètres de large sur un mètre de long et d'un centimètre d'épaisseur, prolongée côté chantier par une autre accolée de deux oreilles et elle-même poursuivie par une voie similaire aux autres laquelle desservait le chantier. Ce dernier dispositif permettait le transbordement d'un chariot de la voie principale au chantier. Sur les 300 mètres de tracé de la galerie nous croiserons trois gares d'évitement et de stationnement des berlines et trains, une à chaque extrémité et une à mi-parcours. Bien entendu en ces endroits la galerie était de trente-trois centimètres plus large, soit un pied minier, mesure encore employée en ces temps au fond de la mine. Un aiguillage d’entrée et un de sortie, une voie qui se vidait de ses chariots (vides) et la seconde qui se remplissait de charbons (= chariots pleins). Ce système très rudimentaire permettait aux ouvriers de s'y ravitailler et d'y stocker le produit de leur travail.

 

 

 

GAREUR DE QUARTIER

 

La troisième et dernière gare donnait accès à un placage, lieu où s'effectueront bientôt mes premières suées et mon initiation à mon tout premier emploi de travailleur de fond : gareur au sommet d'un plan de tranche, reliant deux niveaux par un plan à 30%, d'une vingtaine de mètres de longueur, qui reliait la galerie de production à l’étage du bas du plan Baudin, où les produits continueront leur destinée pour être remontés au jour en bout de cycle.

En effet, mon guide et initiateur, lequel deviendra mon collègue de travail, m’expliqua dans un bref détail et en quelques courtes phrases le travail qui nous y attendait.

Notre placage était un assemblage d’épaisses tôles d’acier posées et fixées solidement sur des traverses de chemin de fer. Sa surface de 12 mètres carrés suffisait pour qu'on puisse y manœuvrer des cordées de deux chariots ou autre matériel transporté sur des trains miniers.

Mon collègue, dont le poste occupé était dénommé : freinteur, avait à sa disposition, dans un cul de sac aménagé aux abords du placage, un treuil à air comprimé au bout duquel, fixé à son tambour, se trouvait un câble d'acier souple, couramment utilisé au fond et terminé par une patte de câble à attache rapide et sûre. A deux, nous étions sensés manœuvrer pour préparer une cordée de deux unités que le freinteur enchaînait à la patte de câble avant de se mettre au poste de commande du treuil, alors que moi je devais faire le nécessaire pour les mettre en plan. Pendant le voyage de la cordée (vers le bas du plan incliné) je devais en préparer une nouvelle, mais aussi faire de la place pour recevoir deux nouveaux chariots. Pour ce faire, je devais bien m'entendre avec le charretier, lequel avec son cheval, pouvait fortement m'avantager, à condition que moi-même j'enchaîne ses chariots l`un à l'autre et consente quelques autres petites faveur. Lui et son canasson, ils roulaient entre les deux gares, convoyant dans un sens les vides et dans l’autre les pleins, mais aussi le matériel nécessaire au boisage ou à l’entretien.

Cette manœuvre décrite ainsi parait assez aisée. Mais dans la réalité, vu mon âge et ma force physique, manœuvrer des chariots d’une tonne et plus demandait beaucoup d’efforts, une grande expérience et de l’adresse, des qualités que j'obtiendrais à la longue, après maintes semaines d'exercices et beaucoup de suées.

A ces tâches normales qu’un gareur assume, il faut ajouter les impondérables,  comme les déraillements de berlines, vides ou pleines, ce qui arrivait assez fréquemment. Parfois à deux, quelques fois avec l'aide de bénévoles quémandés dans notre proche environnement, en nous aidant de leviers, nous finissions toujours par remettre en état les méfaits et réparer la voie, mais au prix de maints efforts supplémentaires.

A l`aval de notre plan, 20 mètres en contrebas, une seconde équipe, à peu près similaire à la nôtre, réceptionnait sur un placage identique notre cordée descendante. Après mon coup de sonnette leur dormant accès à la possibilité de manœuvrer, ces derniers échangeaient les charbons entraînés sur une voie menant au grand plan, par des chariots vides venant du même endroit par une autre voie qu’ils enchaînaient à la patte de câble, puis nous prévenaient par un coup de sonnette que la cordée pouvait remonter. A leur niveau, une grande gare intermédiaire reliait leur petit plan au grand plan Baudin, lequel remontait et descendait les produits, reliant ainsi le quartier au niveau du travers-banc, l’ultime lien avec le bas du puits Plichon, lieu d'échange entre le fond et le jour.

Pendant tout ce laps de temps, j’apprêtais la cordée suivante, j’enchaînais ou je déchaînais, selon la nécessité du moment. Parfois j`aidais le charretier à mettre en gare son convoi, ce qui supposait que je menais l’animal par le licol afin de le guider là où nous voulions le voir passer. Cet animal comme tous ses congénères, était un cheval basque, descendu au fond pour y finir sa vie et y travailler jusqu’à sa mort.

Une dernière parenthèse, pour signaler ce qu’un adolescent comme moi pouvait gagner à effectuer ce travail, en ce lieu. Je gagnais à peu près 46 francs par poste, soit le double de ce que je gagnais auparavant au jour, mais aussi la moitié du salaire moyen d’un bon mineur qui travaillait à l'abattage. Autre précision, par poste œuvré mon camarade et moi nous manœuvrions environ 200 charbons en moyenne (= chariots pleins de charbon), tout en remontant autant de chariots vides ou pleins (de remblais ou matériel).

 

 

 

DESCRIPTIF DU QUARTIER DE PREMIERE COUCHE NORD

 

Avant de m'étendre davantage, je me dois de donner quelques définitions sur ce qui s'entend sous le nom de quartier. En général c’est une portion de couche délimitée sur plan, atteinte sur ses deux extrémités par des galeries d'approche et des plans, lesquels sont aussi raccordés au travers-banc général, tout comme au puits de retour d'air. La tête pensante en est l'ingénieur de quartier, lui-même chapeauté par l’ingénieur divisionnaire, ce dernier étant le plus haut responsable du puits. Donc cet ingénieur de quartier est secondé par un géomètre compétent, qui suit au plus près tous les travaux du fond et en maintient la cartographie (sur des plans). Pour être plus précis, en cette époque la couche exploitée, qui était plus ou moins inclinée dans un sens ou dans l’autre, et qui se trouvait enserrée entre des bancs de rocher, parfois déportée en profondeur ou en hauteur par des failles suite à des mouvements anciens de terrains, était toujours dépilée horizontalement, par couche de 3 mètres de hauteur, ceci, par paliers successifs.

Particularité de notre bassin, au fur et à mesure qu’on dépile on remblaie les vides provoqués par l’extraction avec des produits stériles du fond et des remblais chargés dans les carrières du jour et descendus au fond. Deuxième remarque lorsqu'on aborde une éponte de rocher par le bas, c'est le mur de la couche. Inversement lorsqu'on l'aborde par le haut, c'est le toit de la couche.

Ce charbon extrait en quartier est convoyé en berline ou chariot à porte de 800 litres de contenance, qui roulent sur des voies de 80 centimètres de largeur. Ces chariots sont ensuite roulés, manœuvrés, montés ou descendus, dans des galeries et des plans inclinés, jusqu’au bas du puits d’extraction.

Mais pour nous, ouvriers, le personnage le plus important du quartier c’est le Maître mineur, lequel avec son équipe d'agents de maîtrise, que nous autres appelions « Chefs de poste », et ses surveillants, commandait et faisait exécuter les travaux sur les trois postes de travail. Pour ce faire, dans notre petit quartier, il dirigeait environ 250 ouvriers, dans toutes les composantes des travaux effectués, ce qui correspondait aux directives supérieures. Des équipes de traçage de trois hommes sur trois potes, des équipes de dépilage deux hommes sur deux postes, quelques équipes de boisage de deux hommes sur deux postes et tous les manœuvres pour les travaux d’appoint sur deux postes, composaient la cohorte d'hommes mis à sa disposition. C’est à lui que nous avions à faire pour toute réclamation ayant trait au travail et au matériel, pour l’obtention d'un jour de congé, pour des doléances en cas d’injustices présumées. Il avait pour nom Renaud et en définitive, c'était un bon bougre, assez juste, d'après mon appréciation, mais un peu fantasque, prêt à en découdre même s'il ne faisant pas le poids en cette circonstance.

Entre la maîtrise et les ouvriers il existe un dernier maillon qui a son importance : le boutefeu. Ce personnage, préposé au tir de mines, éduqué en conséquence et responsable de sa poudre, de ses amorces et de son exploseur, lesquels restent sous sa continuelle surveillance, est habilité à faire exploser la roche charbonneuse afin de la morceler pour ainsi faciliter le travail des mineurs. Il est donc à la disposition de ces derniers et selon leurs besoins, après que ceux-ci aient foré des trous où est introduite la poudre amorcée, toujours sous la surveillance du boutefeu qui ensuite raccorde l`amorce à l’exploseur, et, après avoir fait évacuer les lieux jugés dangereux par lui, déclenche l'explosion finale. Ces préposés sont choisis parmi les postulants à la surveillance, c'est-à-dire parmi les ouvriers bien notés par la maîtrise en place.

 

 

 

DESCRIPTIF DU MODE DE DEPILAGE, PREMIERE COUCHE NORD, EN 1941

 

Dans sa masse totale, un tronçon de couche de charbon se dépile par panneaux de trois cents à quatre cents mètres environ, horizontalement et sur toute la largeur du filon. Pour ce faire, après sondages multiples et consultations entre ingénieur et maître mineur, un plan est dressé par le géomètre du quartier, qui a pour consigne de tracer la future galerie le plus près possible du milieu de couche, ceci afin que les futurs chantiers soient à peu près d’égale profondeur par rapport au mur de couche, comme par rapport au toit de couche. Ce sont ces directives qui seront suivies par les ouvriers traceurs, ce qui donne une galerie courbe qui suit les épontes de la veine. Cette galerie est boisée en section trapézoïdale avec pour chapeau un bois en chêne de sept pieds (3 pieds =  un mètre, environ) et pour montant un bois en sapin de neuf pieds. La distance entre deux paires de bois est environ de 80 centimètres, par contre dès que possible il est obligatoire de redoubler d’une nouvelle paire de bois cet espace premier. Parfois, si la charge est très forte, un longrinage, c'est-à-dire une nouvelle consolidation, peut être pratiqué. C`est en suivant les directives de direction et de niveau et le plan du géomètre que deux équipes, une à chaque extrémité, percent cette galerie.

Il est entendu que les voies sont assemblées au cours du traçage. Lorsque les deux équipes ne sont plus qu’à quelques mètres avant le percement l'une des équipes est arrêtée pour que seule la seconde termine le percement. Ensuite il ne restera plus qu'à raccorder les voies, en n'oubliant pas qu’une gare d'évitement doit s'implanter en ce lieu.

Selon les plans programmés et dans les jours qui suivent, des chantiers de dépilage seront attaqués de part et d’autre de la galerie et ainsi une nouvelle tranche de trois mètres de hauteur sera entamée et durera environ quatre à cinq mois calendaires, pendant que projets et préparatifs recommenceront pour un panneau suivant.

Ce mode de traçage et dépilage utilisé en cette époque prévoyait cinq tranches montantes, la dernière travée prise directement sous d'anciens remblais déposés deux à trois ans auparavant. A l’attaque de celle-ci, des travaux avaient déjà été entrepris pour attaquer en sous étage un nouvel avancement d`une galerie qui sera la première d`un nouveau panneau de cinq tranches montantes de charbon à dépiler, soit une hauteur de quinze mètres. La coordination entre dépilage et traçage mené de paire, sous la vigilance de l'ingénieur secondé par son géomètre, permet au rendement de perdurer sans anicroche et aux autres travaux de s'exécuter dans le bon ordre et en temps voulu. Quant aux travaux neufs d'approche des couches, régis selon les mêmes procédés, ils sont programmés et tracés par des ouvriers équipés de matériel adapté et spécialisés dans ces avances en terrain rocheux de tout genre. C'était en général des émigrés italiens qui deviendront un jour futur lointain, la majorité des silicosés et pensionnés pour maladie professionnelle.

Une toute dernière annotation pour dire que l’extraction dans un puits est limitée à deux postes, soit matin et soir. Au poste de nuit, trois ouvriers dénommés « godailleurs ›› font l'entretien par des visites détaillées et des réparations, au fur et à mesure des besoins. Les points principaux : Le chapeau de la cage garni de rambardes de sécurité leurs sert de terrain de manœuvre ; eux-mêmes sont attachés au câble de traction par une ceinture de sécurité afin de suppléer à l’impondérable. Leurs objectifs sont le guidage des cages, les moises de fixation de ces dernières et bien entendu, la réfection du puits maçonné en briques, lesquelles se dégradent à la longue. Il est impératif que cet entretien soit constant.

De fait selon la profondeur du puits, un nombre maximum de cordées ne peut être dépassé. Cette perspective limite le nombre de charbons (chariots de charbon) qu'on peut monter en un jour.

Aussi le divisionnaire et les ingénieurs de quartier se trouvent confrontés à un seul mais vaste problème, celui d'améliorer le rendement uniquement en diminuant le personnel employé et en minimisant les frais.

 

 

 

AVANCEUR SOMMET DU « PLAN BAUDIN »

 

Après quelques mois passés à manœuvrer sur un placage de quartier, je fus muté au sommet de notre plan principal, le « Plan Baudin ›>, pour y exercer la tâche d’avanceur en coopération avec le machiniste et le gareur, deux aguerris de cet endroit situé en bout de travers-banc, à l'entrée d'air du quartier. En leur compagnie nous devions ravitailler le quartier en chariots de remblais et matériel divers. Ces derniers nous parvenaient du rond, tractés par des locomotives à diesel qui les mettaient en gare et que nous tirions ensuite avec nos treuils de traînage pour les avoir à portée de main. De plus et en même temps, nous montions les charbons et autres produits chargés par les gens d’en bas. Notre plan de manœuvre, incliné à 30% et long de plus de 260 mètres, comportait dans sa partie haute deux voies de roulage qu'un aiguillage automatique ramenait à une seule voie, aux environs du dernier tiers du parcours, laquelle aboutissait au placage inférieur où deux gareurs réceptionnaient la descente et s'en accommodaient. La correspondance entre les deux points s'effectuait par des coups conventionnels de sonnette transmis par un câble les reliant, mais aussi par des inscriptions faites à la craie sur le côté d'un chariot. Notre placage, comme celui du bas, de six mètres de long sur quatre mètres de large, se composait d’un assemblage de tôles d'acier rectangulaires de 16 millimètres d'épaisseur, disposées et chevillées sur des traverses de chemin de fer. Du côté où les voies aboutissent, deux côté plan et deux côté gare, des plaques à oreilles, de même nature et pareillement assemblées, facilitaient le guidage des chariots qui les empruntaient.

Un gros treuil à air comprimé et à double tambours inversés, placé dans un cul de sac, en amont du placage, dont les commandes étaient manipulées par le freinteur G..., l'unique responsable de l`engin, véhiculait les deux cordées, descendante et montante, accrochées aux câbles du treuil par une patte de câble à attache rapide et de sécurité  (on comprend que l’auteur appelle cordée un ensemble de trois charriots). A l'aval, dès l`arrêt des chariots et après que les gens d'amont, par un coup de sonnette, aient donné l’autorisation, les gareurs d’aval commençaient leurs manœuvres.

Nous-mêmes à trois de concert, avec pour chacun un rôle bien déterminé, l'ensemble dépendant d’une bonne coordination, nous devions nous atteler à nos fonctions. Le gareur F..., après avoir baissé la barrière et donné le signal à ceux d’aval, attrapait par l'arrière le dernier charbon monté, le tournait à soi tout en tirant, pour le guider sur la bonne voie.

Quant à moi, j'empoignais par le côté le deuxième charbon pour le croiser avec le premier et je m`efforçais à ne pas rompre la lente mais continuelle avancée des charbons. Dans ces mêmes fragments de seconde, le freinteur qui avait évalué la vitesse de sa rame, laquelle en bout de course butait contre le repoussoir, ce qui provoquait son amorce en sens inverse, devait être assez prompt pour arrêter son moteur, descendre de sa machine et déchaîner à la course la patte de câble puis guider son charbon (le premier donc), qui obligatoirement suivait les (deux) précédents. De nos manœuvres, comme celles du bas, dépendait l’approvisionnement du quartier, aussi devions nous agencer les choses pour que cela soit fait.

La manœuvre décrite terminée, les trois charbons mis sur la voie, mon propre calvaire commençait. Mes deux collègues et moi nous lancions la rame de charbon et je devais continuer de la pousser afin qu'elle puisse s'accrocher à la rame précédente, c'est-à-dire sur une distance d'environ 80 mètres en moyenne. Je poussais tantôt à bouts de bras, tantôt avec mon arrière-train, selon que la voie était montante ou plane. Comme les terrains en cet endroit étaient humides, la voie se boursoufflait et se bosselait rendant mon travail très pénible, parfois surhumain. Je peux avouer qu’en ce poste, j’ai pleuré de rage plus d'une fois et sans l`aide et les encouragements de mes partenaires, je serais resté en panne plus d'une fois.

Ajoutez à mes malheurs le fait qu’en ces temps les houillères allouaient pour ce poste une paire de caoutchoucs synthétiques par semestre alors que je les usais en deux mois. Pendant le reste de ladite période je chaussais des galoches de bois avec coussins sur les parcours, et je marchais la plupart du temps nu-pieds au cours du travail.

Pendant le temps où j'avançais, mes collègues apprêtaient la nouvelle rame (de trois wagons) et le freinteur l'enchaînait à la patte de câble, et, dès que le coup de sonnette venant de l'aval les prévenait que ces derniers étaient prêts, le gareur mettait en plan et une nouvelle tournée s`effectuait. Si j’ai bonne mémoire, au cours d’un poste de travail nous montions environ 300 charbons et descendions autant de chariots ou autres matériaux, et les descentes ou remontées de personnel étaient exclues, sauf en cas d'urgence. Chacun de nous avait son importance dans notre dispositif. Il faut reconnaître que le freinteur en était l'arme principale. Par le débit d'air régulé avec une vanne, il augmentait ou diminuait la vitesse. Au ronronnement de son moteur modifié par la pente du tronçon montant, il localisait au mètre près le lieu de sa rame. Il arrivait cependant, bien que rarement, qu'à un changement de pente un ou plusieurs chariots vides ou pleins déraillent. Nous descendions à deux et après une bonne auscultation du résultat, après un bon calage des roues et la force motrice du treuil, la plupart du temps nous remettions le total sur voie. Il est arrivé parfois que les dégâts soient plus importants, nous (bloquions) alors tous les chariots puis nous demandions de l'aide auprès du quartier et sous la responsabilité d'un supérieur le remède était apporté.

Pour tout éclairage, nous avions nos trois lampes personnelles, disposées judicieusement à terre, de façon à dominer nôtre lieu principal de travail. Quant à moi qui m'en écartais beaucoup, j'avais en supplément les lueurs des lampes de travers-banc qui me permettaient de me guider sans trop de peine. Le freinteur descendait en supplément une lampe benzine qu`il plaçait à son poste de commande du treuil, (…) laquelle pouvait aussi servir à y déceler un défaut d`oxygène. De nous trois, c'était bien moi qui avais le poste le plus difficile et j'ai vite compris pourquoi celui-ci était peu prisé.

Mais j'y trouvais quelques avantages bien appréciables, une camaraderie sans faille, l’air sain du travers-banc et une attirance au treuil du plan, qu’intérieurement, en moi-même, je désirais apprendre à conduire.

Après quelques semaines passées sur ce poste de travail et après m`être fait entièrement accepté par mes deux camarades devenus des amis, j'ai osé demander à G...de me céder les commandes du treuil pour une tournée, sous sa surveillance. A mon grand étonnement c’est sans aucune appréhension qu'il me donna satisfaction. Cette faveur se renouvela au cours des journées suivantes et sa surveillance à mes côtés s'espaça pour devenir nulle au bout d'un certain temps. Ce que je ne savais pas, c'est que ce dernier aspirait à quitter son poste pour travailler dans un chantier au charbon où la rémunération était bien supérieure. Pour que cela se concrétise il devait impérativement dresser un postulant qui le remplacerait au pied levé. Au fil des jours j'apprenais à manœuvrer et manipuler les commandes du treuil ainsi qu'à déterminer sans erreur l`endroit exact de la cordée, rien qu'aux sons des échappements d’air du moteur. Sur ces entrefaites vint un jour de cette fin d’année l942 où, pour une cause de maladie, le freinteur habituel, G... en l’occurrence, ne se présenta pas à son poste de travail. Très certainement informée par des voies obscures, la maîtrise du jour me confia le poste, par moi désiré, et comme celui-ci se déroula impeccablement j’ai dû être catalogué comme machiniste de remplacement, et ceci pour les deux titulaires actuels des deux postes.

Peu de semaines après ces faits, après la démission acceptée de G..., je fus retenu comme freinteur à mon poste, tandis qu'un nouvel avanceur exécutait les tâches qui m’étaient précédemment attribuées.

 

 

 

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30/05/2016
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