5 juin 44 - Escarmouche au Baronnet

ARTICLE MODIFIE

 

Le 8 février 2012, j'ai rencontré à Varsovie, Szczepan Bartosiak, l'un des protagonistes de "l'escarmouche au Baronnet", récit présent sur respol71.com depuis l'origine du site. Sa version des évènements apporte une lumière amusante à l'affaire, sans vraiment contredire le récit des gendarmes…

Par contre, sa présence en cet endroit avec son copain Czeslaw Karolewski ne correspond pas du tout à l'explication que j'en avais primitivement donnée ! Ils n'appartenaient pas au premier maquis polonais de Bargiel, mais à l'autre grand maquis FTP de la région, celui du camp Jean Pierson, à Collonge-en-Charollais !
Donc leçon vivante pour les apprentis historiens : la logique déductive n'est pas suffisante à établir une vérité, il faut vraiment multiplier et croiser les sources pour cerner au plus près un événement….

 

Ce que j'écrivais il y a deux ans, en guise d'introduction

 

En l'absence de "journal de marche", il est toujours difficile de reconstituer le trajet des premiers groupes de maquisards ; si certains avaient trouvé d’emblée un refuge sûr, d’autres étaient en situation plus précaire, obligeant à des déplacements fréquents : paysage de campagne ouverte, forêts perméables, suspicion des locaux, quadrillage des gendarmes français encore sûrs d'eux avant le débarquement. C'est ce que vécurent bien des fuyards du bassin minier après les grandes rafles de début 1944.

Un rapport de gendarmerie trouvé aux Archives départementales de Mâcon prouve que les Polonais de Bargiel (voir biographie) se trouvaient aux environs de Marizy / Martigny-le-Comte à la veille du 6 juin. C'est la base de ce récit...

 

 

Le récit d'alors, basé sur le procès-verbal des gendarmes de Palinges  

 

5 juin 1944, deux gendarmes de la brigade de Palinges (S&L) sont en visite de commune à vélo aux environs de Martigny-le-Comte. Au lieu-dit « le Baronnet », ils aperçoivent deux jeunes à pied, à l'allure suspecte, qui semblent vouloir se rendre à la ferme Tillier. Contrôle d'identité : ce sont deux jeunes Polonais qui disent venir de Montceau, en ravitaillement pour leur famille. Seulement le premier n'est pas en règle, sa carte d'identité, au nom de Szczepan Bartosiak, né en 1927, et résidant cité Groseille à Montceau, porte un visa d'arrivée dans la commune de Saint-Boil (S&L) mais ni visa de départ de cette commune, ni visa d'arrivée à Montceau. Le premier gendarme s'apprête donc à relever l'infraction et cherche son carnet réglementaire de déclarations, pendant que son collègue est occupé à lire la carte d'identité du second jeune, en règle lui, Czeslaw Karolewski, 19 ans, manœuvre aux mines de Blanzy, demeurant chez ses parents, cité Jules Chagot à Montceau.

Cette dispersion dans l'attention des gendarmes suffit pour que Bartosiak s'éclipse !  Finauds, les deux militaires immobilisent aussitôt Karolewski plutôt que de courir après son copain… la fouille ne révèle rien ; ils l'invitent à les conduire à l'endroit où les jeunes ont déposé leurs vélos avant de s'approcher de la ferme.

Une grosse surprise les y attend : Bartosiak est là, mais avec 6 copains, armés de mitraillettes. Profitant de l'effet de surprise, KarolewskiI, qui n'avait pas été menotté, s'esquive sans peine avant que les gendarmes aient sorti leur pistolet. Quelques rafales de mitraillette partent, sans atteindre personne, mais suffisent à dissuader les représentants de l'ordre d'engager une bataille où de toute évidence ils n'auraient pas le dessus. Ils restent à l'abri, certainement un long moment après que les "terroristes" se soient retirés. Penauds, ils reviennent alors vers la ferme Tillier pour récupérer leurs bicyclettes… Rage, les maquisards les ont subtilisées ! Deux solides vélos bien équipés, portant en particulier un pneu neuf et deux pneus récemment rechapés, leur paire de sacoches de porte bagage en cuir contenant l'outillage de réparation et en plus les sacs de correspondance accrochés au cadre, remplis de formulaires officiels de gendarmerie dont des carnets d'amendes forfaitaires à  40, 80 et 120 francs.

On imagine le retour à la caserne de Palinges et les explications qu'il fallut donner au chef. En tout cas, le procès-verbal de cette aventure est immédiatement rédigé, signalant la présence d'une bande armée comptant des Polonais, en maraude du côté de Martigny et Marizy. Il est adressé aux autorités françaises, mais aussi au service de la Sûreté allemande à Chalon et à la Feldgendarmerie de Paray-le-Monial. De plus, deux des réfractaires ont abandonné leur carte d'identité ; la brigade de gendarmerie de Montceau ira immédiatement enquêter chez les parents qui prudemment expliquèrent qu'ils ne savaient pas où étaient passés les garçons.

 

En tout cas, en tirant sur les gendarmes, le groupe avait révélé sa présence dans le secteur, d'une façon qui ne le laissait pas assimiler à de simples braconniers…

C’est au lendemain de cette aventure que Bargiel, jugeant prudent de changer de secteur, conduit sa petitetroupeen direction dumassif d’Uchon.

 

 

Les souvenirs de Szczepan Bartosiak

 

Né en Pologne en 1927, il est venu rejoindre son père en France en 1937. La famille résidait à Montceau, à la cité Jules Chagot. A 14 ans, en 1941 il va travailler à la mine, comme trieur de charbon au puits Plichon ; il en est rapidement renvoyé pour activité de sabotage, entreprise à l'instigation de vieux militants du PPS (parti socialiste polonais). Il part alors travailler dans des fermes en zone non occupée (Est du bassin minier), à St-Gengoux-le-National d'abord, puis à Saint-Boil, dans ces villages de l'arrière-pays chalonnais qui allaient donner les premiers groupes résistants et les premiers maquis.

En 1943, à 16 ans donc, il fait la connaissance de Jean Pierson, ouvrier agricole libertaire et précurseur de la résistance armée FTP dans le vallon de la Guye. Avec le nom de guerre de "Tomate", il rejoint le "camp des Loups", devenu "camp Jean Pierson", établi dans les bois de Collonge-en-Charollais. Ce maquis subit une attaque des forces allemandes le 27 mai 1944, où 7 hommes sont tués au bois de Marange. Il s'en suit une certaine panique et la dislocation provisoire des groupes rescapés. Avec une dizaine de camarades, il est envoyé dans les environs de Paray-le-Monial. Trois autres Polonais sont avec lui, Casimir Zmuda "Oscar", originaire de la cité des Quartz près de Montchanin, qui dirige le groupe, son frère aîné Mietek Bartosiak "Casserole" et un copain du quartier Jules Chagot, Czeslaw Karolewski. Le ravitaillement étant difficile dans ce secteur qu'ils ne connaissent pas, ils décident de revenir vers Collonge. Le 5 juin au matin, sur les indications du paysan qui les a hébergés, ils dévalisent à Martigny-le-Comte la camionnette chargée de nourriture (beurre, oeufs, fromages, volailles) correspondant aux prélèvements réguliers des Allemands.
Après s'être restaurés, ils reprennent leur chemin en direction de Collonge :

 

"… comme le temps était chaud, on ne savait pas comment transporter le beurre, alors Zmuda il me dit : "Va dans une ferme trouver une casserole pour mettre le beurre". Alors je suis parti avec le Karolewski. Il avait plu cette nuit-là, et tous les deux on était trempés, alors chez la fermière, on est resté toute la journée à se sécher…   Et c'est en sortant qu'on a rencontré les gendarmes  ; ils nous ont demandé ce qu'on faisait là, mais la dame qui nous connaissait et savait qu'on était des maquis, elle nous a défendus en disant : "Mais c'est des jeunes, qui viennent souvent chez nous au ravitaillement…" J'avais un petit pistolet de 6mm, qu'un Polonais m'avait donné à Rouvrat, mais j'avais peur qu'ils le trouvent ; Ils ont pris les cartes d'identité, et nous ont dit : "Maintenant rentrez dans la cuisine". Le premier gendarme est rentré, et puis Karo, et puis le 2ème gendarme devant moi… Mais moi j'ai fermé la porte et je me suis sauvé ; j'ai sauté par-dessus un muret d'1m50 et j'ai foncé à travers les bouchures. J'ai rejoint les copains en leur disant que Karo était pris par les gendarmes. Alors mon frère et quelques autres se sont dirigés vers la ferme, en passant une rivière, qu'on ne pouvait passer qu'à pied, où c'était dur avec des vélos. Pendant ce temps les gendarmes avaient demandé à Karo pourquoi son copain était parti… Lui, il a inventé que j'avais certainement eu peur pour nos vélos (mais bien sûr on n'avait pas de vélo, on se déplaçait à pieds). Ils lui ont mis les menottes et ils l'ont suivi en croyant qu'il allait les guider vers les vélos, et lui les a amenés vers nous… Et dans le petit chemin, ils sont tombés nez à nez avec mon frère et Kazik (Zmuda) qui
avaient des mitraillettes. En les voyant, les gendarmes ont lâché leurs vélos, qui avaient de belles sacoches en cuir, et se sont sauvés dans les bouchures."   (il rit de bon coeur en racontant cela)

Moi – ils ont tiré avec leur mitraillette ?

Juste en l'air, pour les faire courir plus vite ; ils auraient pu les tuer, mais c'était des Français… Et les vélos, on les a même pas pris, qu'est-ce qu'on allait en faire ?  On les a emmenés dans le bois, il y avait un trou énorme, alors on les a jeté dedans…

 

Les maquisards rentrent ensuite à Collonge, où ils sont accueillis par le nouveau chef qui vient d'arriver pour reprendre en main le maquis, le colonel Le Don.

Aucune trace des Polonais de Bargiel dans cette affaire, Szczepan Bartosiak ne les rencontra à aucun moment durant sa vie au maquis de Collonge, alors qu'en ce début juin ils se cachaient dans les mêmes campagnes.

La Libération venue, il récupèrera sa carte d'identité au commissariat de police de Montceau et reprendra son travail de commis de ferme ; en décembre 1944, il s'engagera dans le bataillon Mickiewicz de Bargiel, intégré bientôt au 19ème GIP et le suivra jusqu'à Varsovie.

Son frère Czeslaw et Casimir Zmuda s'engageront de leur côté dans l'armée polonaise...

 

Pour en finir avec cette anecdote, signalons qu'elle est évoquée, de façon très vague, en
page 249 du livre de J.Y Boursier Chroniques du Maquis (1943-1944), FTP du camp Jean Pierson et d'ailleurs -  éditions l'Harmattan, 2000.

 

 

 

 

 Surprise en mars 2016, un dossier retrouvé aux ADSL cote 2799W154 révèle que les maquisards ont été bien près de se faire surprendre le lendemain 6 juin par les gendarmes français lancés à leur poursuite... Ils n'ont dû leur salut qu'à l'action de diversion du chef du peloton de gendarmerie, Jules LOIZON, qui soutenait la Résistance.   LIRE ICI

 

 

 

 

 



21/01/2011
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