Bataille d'Autun - destin d'un soldat

 

 

La chance du soldat Kurt ROI

 

 

 

 

 

 

 - Son passeport militaire (Wehrpass) -

 

 

Sauvagerie

 

La bataille d'Autun - voir ici - fut d'une grande cruauté ; la mémoire française garde le souvenir des massacres auxquels se livrèrent les Allemands durant la première journée des combats, le 8 septembre 1944, alors qu'ils avaient repoussé le premier assaut du maquis Valmy. Le souvenir le plus tragique est celui d'une section du 6ème bataillon (commandé par Paul Dessolin "Pietro"), qui fut exterminée alors qu'elle tentait de forcer l'entrée ouest de la ville : les blessés furent d'abord achevés d'une balle dans la tête, puis les 25 survivants, gardés quelques heures prisonniers, furent abattus deux par deux dans le jardin du petit séminaire de l'institution St-Lazare. Le même sort fut réservé à huit autres hommes gardés durant plusieurs heures dans un local du grand séminaire, dont les corps furent ensuite brûlés avec une grenade incendiaire…

Au matin du 9 septembre, alors que la ville se réveillait, libérée, ces cadavres allaient être découverts, entrainant la fureur des nouveaux vainqueurs. La plupart des Allemands avaient réussi à quitter la ville durant la nuit, mais beaucoup n'avaient pas pu suivre le mouvement de leur unité et étaient restés cachés ; ils allaient être arrêtés peu à peu et se trouver face à cette fureur vengeresse ; beaucoup allaient périr dans des conditions aussi injustifiables que les martyrs français de la veille.

En même temps se déchainait aussi la vengeance de la foule contre les français accusés d'avoir collaboré avec l'occupant (arrestations et violences multiples, tonte des femmes…)

 

Un ancien maquisard, Henri Dorey (1922 – 2015), homme humaniste et bon, militant catholique qui allait passer sa vie à se dévouer pour la petite enfance, me disait il y a quelques années :

"Le lendemain, on nous a emmenés au petit séminaire pour reconnaître les 27 corps de nos copains tombés dans un guet-apens. Ils étaient difficile à reconnaître ; moi, j'ai reconnu le dernier qui n'avait pas été identifié, un nommé Rizet, de Blanzy, qui avait été dans notre compagnie. C'était incroyable de voir à quel point les hommes peuvent devenir des bêtes sauvages. En sortant du petit séminaire, nous rencontrons un groupe d'Allemands que les soldats ont découverts cachés dans les caves, environ une vingtaine. Ce que nous avons fait à ce moment n'était pas humain, mais nous venions de voir les corps de nos copains qui avaient été massacrés. Nous nous sommes acharnés sur eux, à coups de crosses de fusil, à coups de pied. L'un d'eux a décroché son ceinturon pour nous frapper : il est abattu sur le champ par un gradé. Nous nous sommes alors acharnés sur les autres de plus belle, et ils ont tous été tués."

 

Un jeune polonais engagé dans le bataillon Mickiewicz a laissé un témoignage du même type, publié dans le Figaro Magazine du 26 novembre 1994. Il se nommait Casimir Zaba et appartenait à la 3ème compagnie, dont le lieutenant Jan KOCIK avait été tué la veille.

"… Au centre-ville, les Allemands commençaient de sortir des caves. Certains étaient habillés de noir, c'était des SS (??). Les Polonais se chargèrent de la justice. Celle-ci fut expéditive. J'ai vu mourir beaucoup d'hommes autour de moi. Les dernières paroles de l'un, mort devant moi, c'était : "Ia Pope, ïa Rouski". Mon collègue lui a presque arraché la tête d'une rafale de mitraillette. Ca voulait dire : "Je suis pope, je suis russe".

L'après-midi, les tirs s'étaient arrêtés mais nous recherchions encore des Allemands. J'étais avec un autre jeune maquisard polonais quand, tout à coup nous vîmes devant nous une vingtaine d'Allemands sortis je ne sais d'où, mais les mains en l'air et sans armes. Tout contents et fiers de nous, nous emmenions nos prisonniers vers le centre-ville. En cours de route, un jeune Allemand qui nous a entendu parler polonais nous a dit qu'il était polonais de Silésie, enrôlé de force. Nous lui fîmes quitter le groupe et lui conseillèrent de jeter sa veste d'uniforme. En cours de route, un maquisard plus vieux que nous s'approcha de nous avec un fusil-mitrailleur ; il nous ordonna de nous écarter et tira dans le tas. Ca s'est passé très vite : il y eut dix-sept morts. Le maquisard était un creusotin, dont le frère avait été fusillé par les Allemands. Il s'était vengé."

 

De tels récits ne sont pas rares, mais la mémoire édifiante de la libération d'Autun les passe le plus souvent sous silence. Au bas de cette page est inclus un texte d'André Cazin, où le vieil humaniste évoque ces moments tragiques

 

 

Le cas de Kurt ROI

 

C'est certainement à un sort voisin qu'a échappé Kurt ROI, jeune soldat de la Wehrmacht.

J'ai rencontré pour la première fois monsieur Claude JAULT, 93 ans, dans sa demeure d'Uxeau (Saône-et-Loire), le 2 février 2017. Je lui ai rendu visite avec son voisin et ami M. C… qui m'avait fait part de son triste témoignage.

La scène se déroule ce même deuxième jour de la bataille d'Autun, le 9 septembre 1944, en début d'après-midi, près du village de Couhard, qui domine la ville. Claude JAULT est en compagnie d'une dizaine de jeunes camarades ; ils appartiennent au maquis "des Brûlés" du nom d'une ferme qui leur sert de cantonnement, sur le territoire de la commune d'Uxeau, au voisinage de la petite ville métallurgique de Gueugnon. Le maquis "des Brûlés" – une quarantaine d'hommes – est rattaché au grand maquis FTP "Valmy". Ils ont participé la veille à la première attaque de la ville et reviennent maintenant vers leur lieu de rassemblement. A côté d'eux marche un groupe de maquisards polonais, membres du "bataillon Mickiewicz", lui aussi rattaché au maquis "Valmy". Ce sont pour la plupart des mineurs de Montceau-les-Mines ; peut-être Casimir Zaba est-il parmi eux.

"Un groupe de militaires français, des fusiliers-marins portant un béret à pompon, passait, encadrant quatre prisonniers allemands, deux vieux et deux jeunes. Parmi les Polonais des cris s'élevèrent, voulant qu'on leur livre ces prisonniers. Nous les Français, nous avons protesté timidement mais sans vraiment nous interposer, pas plus que les militaires qui laissèrent faire. Durant les quelques instants où se décidait leur sort, un jeune prisonnier me tendit désespérément son passeport. Avec les autres, il tomba sous les rafales parties du groupe polonais."

 

Claude JAULT ramassa alors le Wehrpass que depuis ce jour il garde avec émotion, cet évènement ayant de toute évidence marqué sa vie. Pour lui, il n'y avait aucun doute : le jeune homme était mort…

 

 

Tout ce que révèle le Wehrpass

 

C'est Nicolas Thouvenot, spécialiste de l'histoire de la seconde guerre mondiale, qui en a fait l'analyse détaillée ci-dessous (merci à lui) :

 

"Le Wehrpass est un document qui n'était pas conservé par le soldat, mais au niveau de l'administration de l'unité dans laquelle il était engagé. Ceci pour te dire que logiquement, si un soldat était capturé et passé par les armes, son livret n'était pas sur lui. Les livrets étaient conservés dans une caisse par un clerc, qui y apposait officiellement les entrées. C'est le Soldbuch qui sert de document d'identité, et qui doit TOUJOURS accompagner le soldat. Sa perte faisait l'objet d'une enquête officielle.

Le Wehrpass était en temps normal remis au soldat à sa démobilisation, quelle qu'en soit la cause, en échange du Soldbuch, et servait de document officiel (et honorifique) attestant du service militaire du soldat, et retraçant son parcours détaillé.

Tout ça pour te dire que les maquisards polonais n'auraient pas dû logiquement trouver ce document sur un soldat fusillé... L'ont-ils eu par un autre moyen ? Après la saisie d'une colonne administrative ?

Concernant Kurt Roi lui-même :

P.1 à 4 :

C'est un soldat jeune, de la "génération de guerre", la classe des jeunes nés en 1926 ayant été l'une des dernières classes mobilisées normalement (A noter qu'elle n'a quasiment connu que l'Allemagne nazie, et de nombreux membres de la division Hitlerjugend seront de cette classe).

Il est donc originaire de Gussow, au Sud-est de Berlin et à l'Est de Potsdam, et apprend le métier de forgeron puis de mécanicien. Il est le fils de Max et de Frieda Roi. A noter qu'il est plutôt petit en taille, il ne fait qu'1m56 !

P.5-8 :

Il est convoqué en Juin 43 à son service du travail (RAD). A cette occasion, il passe une première visite médicale qui le décrète "temporairement inapte". Il est re-convoqué en Novembre 43, et cette fois est "bon pour le service en temps de guerre". En Janvier 44, il est incorporé au bataillon 1./45 de Bülow.

Il est libéré du RAD le 17 Mars 1944.

P.11-12, 29-30 et 49 :

Les choses sérieuses commencent pour lui. Le 30 Mars, il est incorporé dans l'armée, au sein du Grenadier Ersatz Bataillon 323 de Potsdam, où il va apprendre le "vrai" métier de soldat.

Le tampon p49 est un tampon tout à fait standard, présent dans la quasi-totalité des livrets. Il précise que l'intéressé a reçu (le 3 Avril 1944, au sein de sa formation) une instruction sur la tenue du secret, l'espionnage (en gros : taisez-vous !), le contre-espionnage... En dessous, le "putzzengeld gezahlen" précise qu'il a reçu de l'argent pour faire nettoyer son uniforme. Et enfin, le tampon de l'unité d'Ersatz et la signature attestent de la véracité des informations.

Le 27 Avril 1944, il quitte son unité d'Ersatz pour rejoindre une unité de réserve, la 2.Kompanie du Reserve-Jäger-Bataillon 49 (unité de chasseurs, plutôt statique, destinée essentiellement à des missions de maintien de l'ordre plutôt que de combat au front).

L'unité est incorporée dans la 158ème Division de réserve (158.Reserve Division), stationnée autour de La Rochelle et dont le PC est situé à Fontenay-le-Comte (le 5 Juin 44 en tout cas). Voir la mention p.30 : "Küstenschutz an der französischer Atlantikküste" (protection côtière de la façade Atlantique française)

L'unité reste dans cette zone pendant le temps où Kurt y sert (entre Avril et Juin 44). Il passe une visite médicale le 29 Mai, qui le voit encore "bon pour le service". A priori il est destiné à être muté dans une unité combattante. Le 16 juin, il est "versé" dans une "Marsch Kompanie 158", qui est une unité temporaire de transit, affectée à la 158.Reserve Division. Dans les faits, je pense qu'il se trouve toujours avec ses camarades de la 2./Res-Jäg. Btl 49. Ces unités de marche servaient normalement de lien entre les unités dans lesquelles le soldat était affecté (exemple concret : un homme appartient à la Xème Kp, Régiment Y, et est muté dans la Xème du Régiment Z, il va passer par une compagnie de marche le temps de rejoindre son unité.

Il n'y a plus d'autres entrées d'unité dans le livret, car le temps a manqué pour préciser quelle était l'unité de destination.

Cependant, à partir d'Aout 44, la 158.Reserve Division est reformée en 16.Infanterie Division (nouvelle, car une ancienne 16.ID existait jusque fin 1943). Le 14 Aout, l'unité se trouve dans les environs de Cholet. A partir de là, elle va tenter de se replier vers l'Est pour échapper au nettoyage de la France qui a lieu en ce moment... Elle se replie grosso-modo le long de la Loire, et se retrouve le 1er Septembre 44 dans le secteur Bourges-Nevers. Comme toutes les unités allemandes qui se replient dans le secteur à cette période, elle doit être accrochée quotidiennement et pas mal harcelée.

D'autant plus que c'est une unité formée un peu de bric et de broc, à valeur combattante assez faible et qui se déplace essentiellement à pieds... Le moral ne devait pas être bon !

Entre le 1er Septembre et le 9 Septembre, elle est complètement éclatée sur une longue distance... dans ces jours-là, sa position est tellement imprécise qu'elle se trouve entre Autun et Langres... Certains éléments à pieds se trouvent encore vers Autun le 9 Septembre, en progression vers Beaune... Le 17 Septembre, plus d'unités dans ce coin, la 16.ID se trouve dans la région d'Epinal. Je suppose donc que le document a été perdu début Septembre 44 pendant la retraite..."

 

 

Le miracle final, les questions

 

 

 

-  Gussow en 1930  -

(En haut le village, en bas à droite la grande ferme où le père de Kurt Roi était cocher)

 

 

 

Le passeport indiquait que Kurt ROI était né à Gussow, village relevant de la commune de Heidesee, au sud de Berlin. Ayant pris contact avec la mairie, celle-ci me mit en relation avec un journaliste de la gazette locale, Georg Schäfer. Il eut vite fait de retrouver la famille et me parvint alors une incroyable nouvelle : Kurt ROI n'avait pas été tué à Autun ; il était rentré à son village, s'était marié et avait eu deux filles. Il allait passer sa vie comme forgeron dans un établissement agricole et mourir en 1994.

 

 

En contact maintenant avec sa petite fille, nous essayons de reconstituer les détails de l'aventure de son grand-père : comment a-t-il été sauvé après la fusillade ? Comment fut-il traité en France ? Quand a-t-il pu rentrer à Gussow ?

Elle-même a hâte de pouvoir rencontrer Claude JAULT et de tenir en main le fameux Wehrpass.

 

 (... à suivre)

 

 

 

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ANNEXE  -     La male heure des vaincus,

 

 

Texte de Paul Cazin, tiré de son beau livre La bataille d'Autun, le Caractère en marche éditeur, Génelard 1995  (réédition)  -  suivi de photos ECPAD

 

 

Les massacrés du 8 septembre
dans les jardins du petit séminaire
(maquisards de la compagnie "Morin", bataillon "Pietro")

9 septembre, au hasard des rues d'Autun libérée

Le pope russe, mentionné par C Zaba et P Cazin



07/03/2017
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