La morte des Bas

Décembre 2016

 

 

La Morte des Bas …

_______

 

 

Automne 1944

 

La région a été libérée dans les premiers jours de septembre ; les gendarmes retrouvent leur autorité dans les campagnes abandonnées par les maquis - ils ont souvent été dotés des mitraillettes rendues par les résistants. Aux confins de la commune de Charmoy, sur les pentes du plateau d’Uchon, on récupère les restes abandonnés par le maquis Mickiewicz qui avait cantonné là depuis juillet 1944, cohabitant avec les fermiers…

 

Aux fermes de Vernizy et des Bas, ils ont laissé un bric-à-brac lorsqu’ils ont quitté les lieux pour aller participer à la bataille d’Autun : une Peugeot 401 sans roues, une moto Magnat-Debon en mauvais état, sans pneu, des roues et pneus dépareillés, trois caisses d’explosifs, un vieux fusil… Tout cela a été entreposé au bourg, dans la grange du maire, Monsieur TRIBOULIN.

 

Dans la cave des Bas sont restés également 1000 kg de pommes de terre que la section de gendarmerie du Creusot fait remettre, le 28 septembre, à l’hospice des vieux et au Secours national de la ville…

 

Plus encombrant est le cadavre mal enterré qui est découvert alors au bord d’un champ.

 

Nous reproduisons ci-dessous l’essentiel du PV de gendarmerie dressé alors ; le détail des dépositions recueillies nous éclaire sur l’atmosphère qui régnait dans la contrée.

 

 

8° Légion

 -------- 

Compagnie de

Saône-et-Loire

 ------- 

Section du   Creusot

 -------

Brigade de   Montcenis

 ------ - 

 

 

Procès Verbal   de

renseignements

sur la découverte du cadavre d’une femme inconnue à Charmoy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Ce   jourd’hui, dix-huit octobre mille neuf cent quarante quatre à neuf heures.

        Nous   soussignés : DAUDIN, (Jean) M. des L. Chef, LAPOINTE, (Charles) et BOUR (Marcel) gendarmes à la résidence de Montcenis, département de Saône-et-Loire, revêtus de notre uniforme et conformément aux ordres reçus de nos Chefs, rapportons : Le dix-sept courant, avons appris que circulait confusément le bruit que des ramasseurs de châtaignes avaient découvert émergeant du sol, sous un arbre portant ces fruits, au lieu dit « Les Bas » commune de Charmoy, le sommet d’un crâne humain auquel adhéraient quelques cheveux. N'ayant pu parvenir à connaître l’exactitude de ces dires, le même jour à douze heures, le M. des L. Chef DAUDIN et le gendarme LAPOINTE  se sont transportés sur les lieux et après de multiples recherches ont découvert sous un châtaigner situé en bordure d’un champ appartenant à Mr  GUIRAL, ferme des « Bas », un léger tumulus de terre d’où émergeaient la nuque et la base d’un crâne humain, vraisemblablement mis au jour depuis peu par un chien ou autres animaux.

        Nous avons immédiatement fait prévenir de cette découverte Mr le Maire de Charmoy qui s’étant rendu sur les lieux, nous a déclaré que la commune le possédant pas de bière, il était impossible de procéder à l’exhumation du corps ce jour. Après avoir fait prendre toutes les précautions pour mettre le cadavre hors d’atteinte des animaux, nous avons remis cette opération au lendemain.

 

ETAT DES LIEUX -

 

        La ferme des « Bas » exploitée par Mr GUIRAL est située à  l’extrémité ouest de la commune de Charmoy. L’habitation la plus voisine est a ferme de la « Roche » située à cinq cents mètres à vol d’oiseau de la précédente et est exploitée par Mr NECTOUX. Ces fermes construites dans la partie montagneuse de la commune, sont entourées de bois et complètement isolées.

        Le corps a été découvert en bordure d’un champ à flanc de coteau,   appartenant  à Mr GUIRAL et situé à huit cents mètres de la ferme, on y accède par un petit chemin de terre.

        La tombe avait été creusée sous un châtaigner placé dans un petit boqueteau de noisetiers, celle-ci, peu profonde, n’avait permis de couvrir le corps que d’une mince couche de terre, dix centimètres environ.

        Nous livrant à une enquête, entendons :

        Monsieur TRIBOULIN, (Pierre) 56 ans, maire de la commune ce Charmoy, déclare :

« Je suis étonné d’apprendre qu’un cadavre est découvert sur le territoire de la commune (…). Je n’avais jamais entendu parler qu’une exécution ou un crime ait eu lieu dans les parages, je parle d’exécution car la région a été fréquentée pendant un certain temps par des groupes de résistance se montant à un fort effectif et il est possible que le corps découvert soit celui d’un traitre exécuté par l’un de ces groupes.    (…) Je ferai inhumer les restes au cimetière de Charmoy mais n’ayant pas de bière à notre disposition, nous sommes obligés de remettre cette  opération à demain. »

        Lecture faite persiste et signe : TRIBOULIN.

        Monsieur   GUIRAL Paul, 45 ans, cultivateur à Charmoy, ferme des « Bas », déclare :

        « C’est vous qui m’apprenez qu’un cadavre humain vient d’être découvert en bordure d’un de mes champs. Rien jusqu’à ce jour ne m’avait fait soupçonner la présence de ce cadavre sur ma ferme. Je ne puis absolument  rien vous dire sur les causes de sa mort, pas plus que sur les raisons de sa présence ici.

        « A un certain moment, des groupes de résistance ont fréquenté la région et sans pouvoir évaluer le nombre, ils étaient un fort contingent. Il est possible que ce soit un des leurs qui soit inhumé là, peut-être aussi ce serait à la suite d’une exécution que ce cadavre a été enterré ici. En tout cas, je ne puis absolument rien dire et s’il y a eu exécution, rien n’a attiré mon attention, car chaque jour il se tirait un grand nombre de coups de fusil dans les environs ».

        Lecture faite persiste et signe : GUIRAL.

        Monsieur NECTOUX, (Charles) 38 ans, cultivateur à Charmoy, ferme de « la Roche », déclare :

        « Jusqu’à ce jour, j’ignorais qu’un cadavre était enterré en bordure d’un champ de mon voisin GUIRAL et ne puis vous donner aucun renseignement à ce sujet.

        « Au cours des mois écoulés, la région a été occupée par des groupes de résistance, ma ferme elle-même a été occupée parfois par des groupes de passage qui n’ont jamais stationné bien longtemps et je ne puis vous dire sous quel nom ces unités étaient désignées. Il est possible qu’une exécution ait eu lieu à proximité de ma ferme qui est voisine de celle de Mr GUIRAL, mais je n’en ai jamais entendu parler et ne me suis aperçu de rien (…)

        Lecture faite persiste et signe : NECTOUX.

 

        Le dix-huit courant à l’heure portée en tête du présent, les gendarmes LAPOINTE et BOUR se rendent sur les lieux pour assister à l’exhumation du cadavre. M.M. le Maire, CONTASSOT adjoint, le curé de la commune et GARNIER docteur du Creusot ainsi que des ouvriers communaux, y assistent également. Les travaux commencent aussitôt et bientôt le corps d’une femme est mis au jour.

 

CONSTATATIONS –

 

        Le cadavre est celui d’une femme de forte corpulence, taille 1m70, paraissant  âgée de 30 à 35 ans, cheveux bruns mais châtains à la base, qui semble être la couleur d’origine, manque plusieurs molaires, ongles soignés, vêtue d’une combinaison en indémaillable, présumée de couleur rose, d’un corset genre ceinture se boutonnant sur le devant par cinq boutons blancs et un noir, bas de couleur beige, le gauche retenu au dessus du genou par une ficelle, chaussée de sandales genre nu-pieds à semelles de caoutchouc. Le cadavre qui était en état de décomposition avancée porte une blessure vraisemblablement faite par balle et n’ayant pas d’orifice de sortie, au dessus de l’œil droit, aucune autre blessure n’est visible sur le corps. Aucun papier ou marque distinctive permettant l’identification du cadavre n’ont pu être découverts.

        La mort semble remonter à deux mois au moins et d’après l’enquête, il s’agit vraisemblablement d’une exécution faite par un groupe de résistance ayant séjourné dans cette contrée au mois d’août 1944 et dont la majeure partie des hommes de ce groupe provenait d’éléments étrangers de la région de Montceau-les-Mines et Blanzy.

        Aucune des personnes présentes ne se souvient d’avoir vu cette femme dans la région.

(…)   Monsieur GUIRAL déclare de nouveau :

       « Rien dans le cadavre que vous me montrez ne me rappelle une personne connue de moi. Il est venu au camp des femmes d’origine polonaise, inconnues de nous, j’ignore si c’est le cadavre de l’une de celles-ci qui a été découvert dans mon champ. »

        Lecture faite persiste et signe : GUIRAL.

        Un signalement sera diffusé aux autorités habituelles et nos recherches en vue de l’identification du cadavre seront poursuivies.

        Le corps a été inhumé le même jour au cimetière de la commune de Charmoy.

(… suit copie du certificat du docteur GARNIER)

   Fait et clos à Montcenis, les jours, mois et an que d’autre part.

(signatures des trois gendarmes)

Transmis par le Capitaine COFFIN, Cdt la Section du Creusot, à Mr le Chef d’Escadron Cdt la Compagnie à Mâcon.

Le Creusot, le 21 octobre 1944.

 

 

Ainsi, alors que tous savaient parfaitement et relataient sans crainte que débris divers et pommes de terre avaient été abandonnés par le maquis polonais, les bouches se ferment quand il s’agit de la morte… Les gendarmes eux-mêmes hésitent à conclure, alors qu’ils n’ont jamais cessé de parcourir les lieux et n’ignoraient rien de la qualité des résistants installés là.  Seulement en octobre 1944, le maquis Mickiewicz est encore regroupé et en armes, cantonné à l’école du quartier du Bois-du-Verne, à une dizaine de kilomètres de Charmoy.

 

En 2008 et 2009 j’ai pu rencontrer  nombre d’anciens habitants de ces fermes, qui me permirent de comprendre d’où venait la rumeur qui avait alerté les gendarmes. Maurice DECHAUME (né en 1920) et son neveu Marcel GRANGER (né en 1932), exploitaient alors la ferme des Laurents, elle aussi occupée par les Polonais ; ils avaient découvert le cadavre peu de temps après qu’il eut été enterré :

« En compagnie du commis de la ferme, mon cousin Maurice RIGAUD, on était partis aux cerises sauvages, Momo et moi. En traversant la haie, là, vers le châtaignier, il y avait de l’odeur et on a aperçu des cheveux. (…) mais on n’a rien dit – personne ne disait rien alors -  surtout nous qui avions le maquis chez nous. C’était pas le moment de dire qu’il y avait une personne de tuée, là ».

 

Il fallut attendre novembre pour que l’histoire s’ébruite et que les gendarmes s’en mêlent.

 

 

1946, l’identification

 

En date du 21 mai 1946, s’appuyant sur une enquête de la gendarmerie qui a entendu l’ex-commandant du maquis polonais et enregistré le signalement donné par son frère, le Tribunal civil de l’arrondissement d’Autun, dit que la morte des Bas est Maria SZCZEPANSKI, femme NAPIERALA, née à Recklinghausen (Allemagne) le 5 octobre 1904, briquetière de profession et demeurant à Saint-Vallier, et qu’elle a été tuée par le maquis polonais de la région de Charmoy. Cette identité sera portée aux registres d’état-civil de Charmoy et Saint-Vallier.

 

 

Retour en 1944

 

C’est dans les registres de main courante du commissariat de police de Montceau-les-Mines qu’on retrouvera le premier acte des meurtriers…

Le vendredi 11 août 1944, à 14h45 se présentait aux policiers Melle NAPIERALA qui déclarait que le mardi précédent, le 8 août, vers 22h30,  plusieurs individus armés, venus en voiture, s’étaient présentés au domicile de ses parents, 139/2 rue Lafontaine aux Gautherets, et avaient enlevé sa mère, Marie NAPIERALA.  Aucune nouvelle n’était parvenue à la famille depuis lors.

 

Il y a près de 10 ans maintenant, évoquant cette affaire avec mes interlocuteurs polonais du quartier qui avaient vécu cette époque, je trouvai quelques informations sur le mari, Laurent NAPIERALA, né en Pologne le 3 août 1897. D’après un ancien compagnon de travail, c’était un homme de constitution fragile ; il avait été embauché comme manœuvre au puits Saint-Amédée le 1er août 1929 et avait bien du mal à remplir sa norme de travail (on me précisa même qu’il n’avait pas de vélo et s’épuisait à aller au ravitaillement dans les campagnes à pied !). Il avait été rayé des listes de personnel le 2 juillet 1943 pour partir travailler en Allemagne, sans qu’on sache bien dans quelles conditions. Qu'elle l'ait simplement licencié ou livré aux recruteurs du STO, la Mine portait en tout cas la responsabilité de ce départ.

 

Bien vite, une rumeur courut dans le quartier, selon laquelle son épouse – née en Allemagne et qui parlait couramment l’Allemand – avait des relations coupables avec des soldats.

 

Théodore Plonka (1921 - 2011), ancien capitaine du maquis, commandant en second du bataillon Mickiewicz, connaissait bien l'affaire et accepta d'en parler succinctement lors de l'une de nos dernières rencontres ; il justifia le meurtre mais se défendit de l'avoir exécuté lui-même, indiquant un autre officier...

 

  

 

Sources :

SHD - archives de la gendarmerie 71E666

AD Saône-et-Loire 1W1273 / 1377W43 / 2547W7

Archives de l’ANGDM à Noyelles-sous-Lens

 

 

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07/12/2016
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