Résistant et chenapan, le destin de Michel BARAN

 

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Un si beau vélo…

 

 

Ce qui a déclenché l'intérêt pour cet homme…

 

André Pauchard était un jeune patriote, engagé dans un des premiers groupes de sabotage FTPF du bassin minier montcellien, qui se mirent à l'action à partir d'octobre 1943. Son groupe, rassemblé autour d'un éclusier du canal du Centre, le père Fort (8ème écluse, versant Océan), agissait principalement au Nord de Montceau, à partir de la commune de Blanzy. André Pauchard a laissé des souvenirs passionnants, écrits à partir d'un "carnet de route" tenu à l'époque. C'est en lisant "Comme un fêtu de paille", que j'ai été mis sur la piste de Michel BARAN, jeune polonais qui participait occasionnellement au groupe Fort…

 

A la date du 22 avril 1944, l'auteur rapporte une nouvelle bouleversante : "L'un des nôtres, Polonais, qui depuis la disparition des groupes se livrait au banditisme, est exécuté. C'était notre chauffeur. En vérité, Michel était des nôtres pour les expéditions punitives contre les collabos. Mais on ne l'a jamais vu déboulonner les rails ou plastiquer les écluses !" Un peu plus loin (en date du 22 mai), on apprend que Michel a été exécuté par ses collègues communistes…

 

Mis en alerte sur le cas de ce Polonais résistant un peu particulier, je mis bien du temps à rassembler les pièces qui permettent de suivre sa triste histoire. C'est encore en combinant les archives départementales de Saône-et-Loire et de Côte d'Or et celles de la gendarmerie qu'on allait reconstituer l'essentiel de l'affaire.

 

 

Le vélo de la coopérative de la Croix-des-Oiseaux

 

Composante importante de l'émancipation ouvrière, le mouvement coopératif s'était développé en même temps que le syndicalisme ouvrier, au début du siècle ; chaque quartier du bassin minier possédait ainsi sa coopérative qui associait épicerie, boulangerie, café…

 

Le 25 mars 1944, Jean REVAILLOT, 49 ans, président de la Société coopérative de la Croix-des-Oiseaux, 15 rue de la Guiche à Montceau, se présente au commissariat de police pour y faire la déposition suivante (Archives départementales de S&L, cote 3072W1) :

"Hier, 24 mars courant, vers 18h40, un individu non masqué, tenant un pistolet automatique de petit calibre dans chaque main, s'est présenté à l'épicerie de la Croix-des-Oiseaux où je me trouvais en compagnie de Mme PROST, gérante du magasin d'alimentation, et CARIMENTRAN, cliente, et où étaient exposés les lots d'une tombola organisée au profit des prisonniers, lots dans lesquels se trouvait notamment une bicyclette que nous avions achetée chez Monsieur CHARTIER, négociant en cycles à Montceau-les-Mines.

Nous tenant en respect, sous la menace de ses deux armes, il me contraignit à lui remettre cette machine dont il me fallut gonfler les deux roues.

Cet individu a prétendu faire partie de la résistance et avoir besoin d'une bicyclette, la sienne lui ayant été dérobée.

Comme je lui faisais remarquer qu'il enlevait un des plus beaux, sinon le plus beau, des lots de cette tombola faite pour améliorer le sort de nos prisonniers, il me répondit "Qu'ils étaient plus misérables dans le maquis que les prisonniers".

Cet individu s'est enfui en direction de la rue de Moulins, vers le centre de la ville, non sans m'avoir recommandé "Vous ne porterez plainte que demain".

Je ne vous ai pas moins prévenu aussitôt de ces faits par téléphone.

Cette scène a pu durer de 3 à 4 minutes.

Ce personnage ne m'est pas inconnu. Je l'ai vu à plusieurs reprises et notamment la semaine dernière, alors qu'il passait rue de la Guiche, allant en direction de Saint-Vallier. Je crois me souvenir qu'il exerçait le métier de "passeur" au temps où existait encore la ligne de démarcation. Je ne puis toutefois lui donner un nom.(…) "

 

 

Mmes PROST et CARIMENTRAN ne font que confirmer ce récit, la gérante, Françoise PROST, née PEGUET, 46 ans, précise les paroles prononcées par le voleur :

"Je suis-moi-même ancien prisonnier. Voilà un an que je fais partie de la résistance ; la Police Mobile m'a tout pris, même un vélo, plus joli que celui-là…"

 

Elle ajoute une description assez détaillée du garçon :

"Il m'a paru être âgé d'environ 30 ans. De petite taille, gringalet, il était coiffé d'un béret basque, plutôt mal vêtu, d'un complet de couleur bleu, usagé, chaussé de souliers bas, à bouts pointus, de couleur jaune. Il parlait correctement le français. Il ne m'a pas semblé avoir l'accent du pays."

 

 Le vélo exposé, tel que décrit par le vendeur CHARTIER

 

 Marque : sans ; jantes chromées ; 

 guidon trial à potence réversible ;

  poignées caoutchouc noir ;

 selle simili cuir, modèle nouveau (fabrication de guerre) ;

 pneus ½ ballon, marque "Wolber" ;

  garde-boue chromés larges ;

 2 freins à câbles ;

 2 petites sacoches au porte-bagages arrière, de couleur bleu, recouvert d'une couche d'argent ;

 cadre beige clair ;

 écrous de rayon en dural ;

 éclairage électrique complet, marque "Watson" ;

 dérailleur trois vitesses, marque "Simplex".

 

 

 

La mort de Michel BARAN

 

C'est trois jours plus tard seulement, le 28 mars 1944, que la section de gendarmerie du Creusot dresse le rapport suivant (archives de la Gendarmerie 71E140) :

"Le 28 mars 1944, vers 12 heures, le cadavre d'un inconnu, tué par balle de pistolet, était découvert sur le chemin de Saint-Eugène à Escrot, commune de Saint-Eugène (S&L), brigade de Toulon-sur-Arroux.

Le même jour, le Commandant de la Brigade de Montchanin-les-Mines, était avisé téléphoniquement par un inconnu, que la "résistance" avait exécuté le nomme BARAN (Michel).

Le cadavre retrouvé à Saint-Eugène est précisément celui de BARAN (Michel), né le 18-11-1911 à Vartie (Pologne), soupçonné d'être l'auteur d'un attentat commis le 24 mars 1944 sur la personne de GILLOT, épicier à Ecuisses (S&L)."

 

La découverte permet au commissariat de Police de Montceau, de rédiger un rapport final sur le vol de vélo de la Croix-des-Oiseaux, en date du 1er avril 1944. Il reprend les informations de la Gendarmerie du Creusot, mais ajoute une autre accusation : Michel BARAN serait aussi impliqué dans un cambriolage à main armée commis le même 24 mars, visant le débit de tabac DAVANTURE, sis à MONTCHANIN-le-HAUT, commune de SAINT-EUSEBE. Il était en outre recherché pour activité terroriste.

A ce jour, nous n'avons pas retrouvé de précisions sur les actions du 24 mars à Ecuisses et Montchanin-le-Haut, mais nous avons mis au jour une autre affaire à laquelle a participé Michel BARAN....

 

 

 

Le pillage du château de la Coudraye

 

Ce sont les archives départementales de la Côte-d'Or, à Dijon, qui conservent une liasse de documents sur ce "coup de main" des résistants du bassin minier (cote W23985) ).

 

Au départ, un PV de la gendarmerie de Blanzy, en date du 26 février 1944, relatant un cambriolage à main armée, comme il y en eut tant en ce temps-là. Précisons que le château de la Coudraye se trouve sur la commune de Saint-Bérain-sous-Sanvignes, au voisinage du bassin minier. Il appartient à la famille de Loisy, importants propriétaires fonciers du secteur, à la tête de bois et fermes sur plusieurs communes des environs. En l'absence des propriétaires, les gendarmes enregistrent les dépositions du personnel, présent au château. Ainsi Fernand HENRIOT, 30 ans, domestique, déclare :

"Monsieur et Madame de Loisy ont quitté leur propriété de la Coudraye le 16 février courant, pour se rendre à Paris (16°). Ils doivent rester jusque dans les premiers jours du mois de mars 1944. C'est moi et ma femme qui sommes chargés de la surveillance du château.

Hier, 25 février courant, à 16 heures 15, je me trouvais dans la cuisine sise au sous-sol du château, lorsque j'ai vu passer devant la fenêtre plusieurs individus. Je suis sorti et je me suis trouvé en présence de cinq jeunes gens. L'un de ces derniers m'a demandé où se trouvaient mes patrons, je lui ai répondu qu'ils n'étaient pas là ; il m'a alors demandé s'ils allaient rentrer ce soir. Je lui ai répondu négativement. Voyant cela, il s'est adressé à ses camarades en disant : "Et bien, nous allons voir". Je dois préciser que parmi eux, deux étaient porteurs de mitraillettes et de révolvers. Celui qui a parlé jusqu'à ce moment m'a dit : "Vous allez nous conduire dans toutes les pièces du château" et m'a invité à marcher devant eux en me menaçant de sa mitraillette. J'ai alors obtempéré à sa demande et quatre de ces jeunes gens m'ont suivi tandis que l'autre restait à la cuisine où se trouvait ma femme. Ils ne se sont pas arrêtés dans chaque pièce, mais par contre dans certaines, ils ont fouillé tous les meubles. Ils ont commencé dans le bureau de M. de LOISY ; ils y ont pris un peu d'argent qui se trouvait dans un sac de toile, du linge de corps et des chaussures. Dans différentes autres pièces, ils ont dérobé des couvertures de lits, deux paires de jumelles, du linge, une paire de brodequins, un jambon, du lard, des morceaux de savon et des coupons d'étoffe.

Je ne puis vous faire l'énumération exacte ; seul M. de Loisy pourra le faire dès sa rentrée. Cette opération a duré au moins une heure 30 ; le butin emporté a été chargé dans une camionnette en stationnement non loin du château et dans laquelle vraisemblablement le conducteur était resté. Il y en avait encore d'autres, qui faisaient le guet à l'extérieur du château mais je ne puis en indiquer le nombre. Avant de partir, ces individus m'ont dit qu'ils reviendraient voir mon patron dès qu'il serait rentré et qu'ils exigeraient de lui une centaine de billets. D'après leurs propos, j'ai supposé qu'ils pouvaient faire partie de la résistance. Il m'est impossible de vous fournir même approximativement le signalement de ces individus, qui m'ont paru être âgés de 20 à 30 ans ; ils parlaient correctement le français.

J'ai aperçu la voiture automobile, mais je ne puis vous en donner le signalement exact ainsi que le N° d'immatriculation. J'ai seulement remarqué que c'était une camionnette de couleur gris beige genre commerciale, ayant deux portes à l'arrière et entièrement tôlée. J'ajoute que ce matin, j'ai adressé un télégramme à M. de LOISY, afin de le mettre au courant de ces faits."

 

C'est 6 ans plus tard, le 17 juillet 1950, que dans le cadre d'une demande d'indemnisation à l'administration militaire, Jacques de LOISY, 62 ans, va produire aux gendarmes de Blanzy (probablement pour la nième fois) la liste détaillée des objets dérobés le 25 février 1944 ; outre la liste hétéroclite des vêtements, pièces de tissus et de literie, il ajoute nombre d'objets personnels, montres, réveils, stylo, médailles (dont une croix de la Légion d'Honneur), appareils photographiques, etc… le tout pour un montant estimé à 181.500 Fr.

Surtout, il termine sa déposition par un paragraphe déterminant pour notre récit :

"Courant août 1944, j'ai appris qu'un chronomètre, un portefeuille et une paire de ciseaux qui correspondaient au signalement de ceux qui m'avaient été dérobés, avaient été déposés en mairie de Saint-Eugène ; ces objets avaient été trouvés sur le corps du nommé BARAN, qui avait été tué en mars 1944. Les parents de ce dernier, qui résidaient à l'époque à Saint-Eusèbe, (hameau) du Gratoux, avaient pris les objets quand je me suis présenté à la mairie. Je me suis alors rendu chez ces gens, en réclamant les objets qui avaient été déposés en mairie de Saint-Eugène. Je les ai reconnus comme étant les miens. Mme BARAN n'a pas fait de difficulté pour me rendre chronomètre, ciseaux et portefeuille, et m'a fait signer une décharge. Elle ne m'a pas dit si son fils faisait partie d'un maquis, ne s'intéressant pas à celui-ci.

Je n'ai jamais eu de réquisition pour ce qui m'a été pris.

Je ne peux vous donner aucune autre précision sur les gens qui sont venus me voler en 1944."

Bien que cela n'entre pas dans le cadre de cet article, notons que les deux chefs de la résistance dans le bassin minier, reconnus au moment de la Libération (Louis Boussin pour les FTPF et Georges Griveaud pour l'AS), déclareront ne rien connaître de cette affaire, survenue antérieurement à leur entrée au maquis.

 

 

Réflexion

 

C'est presque incidemment en ouvrant des cartons d'archives que j'ai retrouvé ces mentions éparses de Michel BARAN.

Polonais vivant avec ses parents et un jeune frère au Gratoux, à la limite des communes de Blanzy et de Saint-Eusèbe, à proximité du canal du Centre et du chemin de fer, on comprend que ses amis sont issus de ces communes, principalement de Blanzy, où Français et immigrés ont l'habitude d'être assez mêlés (à l'opposé des quartiers où la population polonaise domine) ; assez naturellement, il va se retrouver participer à des actions de résistance, et à mettre son talent de conducteur automobile au service des premiers groupes armés FTPF, au moins du groupe de la 8ème écluse (père Fort).

Participant à l'attaque du château de la Coudraye, le 25 février (on a désormais la preuve qu'elle était le fait des FTPF du bassin minier ; était-il le chauffeur de la camionnette ?), il garda quelques objets, résultat probablement d'un partage entre les membres du groupe…

Si l'on en croit André Pauchard, il dût certainement participer à plusieurs actions de ce type, dites "expéditions punitives contre des collabos".  L'attentat contre l'épicier GILLOT pouvait avoir été commis en service commandé…

Mais qu'en fut-il du bureau de tabac de Montchanin-le-Haut ?  Surtout, il est plus que probable que le vol du vélo de la coopérative résultait d'une impulsion personnelle  (peut-être légitimée par la confiscation récente du sien par la Police !)

Cela suffit à le faire condamner à mort par ses chefs…

Qui prit la décision ? Eut-il la possibilité de se justifier ? Fut-il tué pour ses seules initiatives personnelles, ou bien "pour l'exemple", les groupes armés dérivant dangereusement vers le banditisme… le lieu fait en tout cas penser à une froide exécution, une balle dans la nuque, alors qu'il remontait un chemin creux où il avait été attiré. L'appel téléphonique aux gendarmes indique de la part des responsables une volonté de publicité sur cette "condamnation à mort".

 

A l'époque, la résistance montcellienne venait de subir de cruels revers et ses organisations avaient été décimées par des vagues d'arrestations opérées depuis le 21 février 1944. Un climat généralisé de suspicion poussait à resserrer la discipline… Et il y a tout lieu de penser que l'attaque du château de la Coudraye le 25 février, en pleine vague répressive, avait été une initiative incontrôlée.

On sait aussi que plusieurs dirigeants des FTPF avaient alors trouvé refuge à Saint-Eugène ou dans les communes environnantes.

 

Epilogue - C'est au-dessus du lieu du martyre de Michel Baran que quelques semaines plus tard quatre avions anglais allaient parachuter des armes pour le maquis FTP Valmy qu'allaient rejoindre  ses camarades du groupe "Fort".

Exécuté pour l'exemple à la fin du mois de mars 1944, Michel Baran aurait pu être fêté comme un héros deux mois plus tard.

 

 

 

 

 



28/09/2014
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