Ottavio Tamponi 2 - au regard des archives italiennes

Le premier article biographique Ottavio Tamponi, un drôle de Polonais, s'appuie sur les archives françaises et polonaises.

 

11 novembre 2014 

 

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A la recherche de la biographie italienne d'Ottavio Tamponi, que je croyais né à Vado-Ligure sur la foi de ses déclarations au sanatorium surveillé de la Guiche, j'ai été mis en contact par Adriana Muncinelli -ici- avec ses collègues de l'Institut d'histoire de la Résistance et de l'âge contemporain de la province de Savona  (ISREC). Par un heureux hasard, un récent livre de l'historien Antonio Martino, Les antifascistes de Savona et la guerre d'Espagne (éditeur ISREC - 2009), consacrait plusieurs pages à l'histoire de la famille Tamponi et du brigadiste Ottavio.

Je vous livre ci-dessous ce que les archives italiennes révèlent de sa vie, en Italie et en France…

 

Merci à Adriana Muncinelli et à l'ISREC de Savona ! 

 

Traduction de Charlotte Bruyas et Massimiliano Moretti  

 

 

Ottavio Tamponi est né en réalité le 30 août 1897 à Villaputzu (province de Cagliari, dans le Sud-Est de la Sardaigne). On lui connaît trois frères : Angelo né en 1887 émigré au Chili, Claudio né en 1891 émigré en France et Battista qui est resté en Sardaigne.

Selon les Informations de la préfecture de Cagliari, transmises le 7 juillet 1930 au consul d'Italie à Marseille, il connut une jeunesse remuante et eut affaire à plusieurs reprises à la justice :

 

Tamponi Ottavio […] a quitté sa commune sa naissance fin 1912 à l’âge de 16 ans. Il a eu les accusations et condamnations suivantes :
-  26 juin 1912 dénoncé pour une tentative de vol simple.
-  Jugement de la Cour d’Appel  de Gênes 16 juillet 1921, pour vol avec effraction commis dans la nuit du 7 au 8 décembre 1920 à Gênes, le condamnant à 8 mois de détention.
Jugement du Tribunal de Gênes 12 août 1918 pour coups et blessures commis le 22 octobre 1917 à  Gênes, le condamnant à 2 mois de prison militaire ; condamnation suspendue pour cinq années.
-  Condamnation de la Préfecture de Gênes 15 novembre 1923 pour coups et blessures personnelles volontaires guéries en 10 jours, acquitté pour rémission.
-  Accusation de la Préfecture de Savona 24 juillet 1923 pour blessures, acquitté car déclaré innocent.
En date du 23 mars 1918, déclaré "réfractaire" par le Conseil de révision de Cagliari pour non présentation à la visite de la classe 1900. 

 

En 1930, il est depuis quelques années en France. On en trouve la trace dans un courrier adressé à son frère Battista, alors employé de postes à Cagliari, courrier qui fut intercepté par la censure italienne.  La lettre a été expédiée de la gare de Lunel (Hérault) ; il demande instamment à son frère de lui faire parvenir un passeport, à expédier à une adresse d'Aubais, dans le département du Gard. On y lit à la fois la misère de l'émigré Ottavio dans la France des années 30, la vie incertaine des sans-papiers d'alors, et l'aventure rocambolesque qu'il a vécue pour échapper à la police, en simulant la folie jusqu'à passer une année à l'hôpital psychiatrique de Perpignan !

 

Cher Battista,
Voilà un an et quelques jours que je suis enfermé dans l'asile de fous de Perpignan, je vais t’expliquer plus bas pourquoi. L’année dernière, puisque je ne peux pas rester ici longtemps, je pensais aller en Espagne parce qu'ils disent que là-bas on n'est pas aussi pointilleux qu'ici pour exiger les papiers des étrangers. Maintenant, quand  j’étais presque passé de l’autre côté de la frontière française, deux carabiniers !  Je ne sais pas ce qu’ils faisaient à cet endroit où d’habitude il n’y a personne, j’étais pris. Je réussis pendant ma fuite à jeter toutes les cartes d’un compagnon français que je possédais et là ,quand ils m’ont attrapé, j’ai fait le fou et ne pouvant pas m'identifier, ils ont été obligés de me mettre dans un hôpital de fous, ils m'ont surveillé jusqu’au 18 septembre (1930), finalement ils m’ont laissé partir alors sous la garde de deux inspecteurs de police. Tu peux t'imaginer quand je me suis vu avec ces deux types aux fesses ! J’ai dû chercher un moyen de semer cette canaille, j'ai fait tout le tour de Perpignan, puis j’ai pris le train pour Montpellier, je les sentais toujours derrière moi, j’ai été obligé de rentrer dans un café qui avait deux entrées , et ces messieurs se sont retrouvés perdus et moi je me suis rendu compte que je ne les avais plus à mes trousses ; j’ai pris le train pour Lunel. Je me suis faufilé dans ce petit village où je m'étais caché quelque temps avant de partir pour l’Espagne. Le temps est arrivé que la gendarmerie du village a voulu voir mes papiers ; je ne sais pas quoi faire, je leur ai dit que j’attends mon passeport italien, alors ils m’ont donné 15 jours. C'est pourquoi je m’adresse à toi, peux-tu me faire faire ce maudit passeport et également un certificat de naissance légalisé, si par hasard tu réussis fais le moi savoir je pourrais t’envoyer les photographies et l’argent pour les dépenses, mais si tu n'y arrives pas, alors je ne sais plus quoi faire.
Je ne sais pas si tu as des nouvelles de nos frères ainsi que de notre maman, je n'ai pas voulu écrire à maman pour ne pas lui faire de souci, parce qu'elle est trop vieille et j’aurais peur de
la rendre malade. Je voudrais aussi savoir si tu as réussi à avoir l'adresse de Salvatorico. Ici, maintenant j'ai l'impression qu'ici cela devient pire qu'en Italie. De tous les côtés le chômage augmente, tu peux t'imaginer les conditions des étrangers en France. Excuse-moi si je n'ai pas eu le temps de t'écrire deux mots plus vite,  écris-moi et donne-moi de tes nouvelles et aussi d'Elvira et de ta fille et aussi de maman.
Je serai fier d’avoir de tes nouvelles. Recevez mille bises, toi et ta famille.
Ton Ottavio
PS : Pour l’adresse tu mettras Armando Cadoni – Café du Château – Aubais « Gard », passe le bonjour à maman de ma part.

 

Dans les années suivantes, les services italiens en France vont perdre sa trace. En février 1932, l'ambassade à Paris signale au ministère de l'intérieur à Rome qu'Ottavio Tamponi a été retrouvé par le consulat de Marseille à Aubais, où il vit sans apparemment avoir d'activité politique. Le 9 juillet 1936, le consulat de Montpellier signale qu'il a quitté Aubais à une date inconnue… On comprendra qu'il passe alors quelque temps chez son frère Claudio qui vit à Gréasque (Bouches-du-Rhône). Mais son départ pour la Corse va échapper à la Police italienne ; on sait en effet par sa biographie française qu'il vivait à Bastia lorsqu'il partit s'engager dans la brigade Garibaldi en Espagne.

 

Signalons que les documents produits par l'ISREC de Savona montrent que l'ensemble de la famille Tamponi était surveillée par les services de Mussolini : son frère aîné Claudio était déjà fiché à Vado-Ligure dans les années 20 comme élément subversif violent de tendance socialiste ; les rapports l'ont suivi en France, dans la commune de Gréasque où il s'est installé ; dans les années 30, il y anime une structure du parti socialiste dont il est le secrétaire et l'actif propagandiste. Du Chili-même, le consulat royal de Valparaiso signale qu'Angelo se livre à des activités antifascistes ; idées que professe secrètement Battista en Sardaigne, à son poste d'employé des comptes-courants postaux…

 

Revenons à Ottavio. Les archives italiennes retrouvent sa trace à l'issue de la Guerre d'Espagne, après que l'armistice franco-italienne du 24 juin 1940 eut ouvert les camps des internés des brigades internationales aux délégués du gouvernement italien. Il est alors établi qu'Ottavio Tamponi est arrivé en Espagne de Corse en avril 1937. Enrôlé d'abord dans le bataillon Garibaldi, il passe en septembre au 1er bataillon de la brigade Garibaldi. Il combattit à Huesca, Brunete et Farlete. Après la dissolution de la brigade en septembre 1938, il se trouve en janvier 1939 dans le camp de démobilisation de Torello. Rentré en France, il est interné dans les camps de Récébédou, Argelès, Gurs  et Vernet.

Mais le traitement des anciens brigadistes par l'Italie fasciste n'a rien de comparable à celui que le régime nazi réserve aux volontaires allemands et autrichiens, qui seront pour la plupart envoyés à Dachau. Ottavio Tamponi se trouve depuis six mois au camp du Vernet (Ariège) quand, le 29 décembre 1941, il est envoyé au camp-hôpitalde Récébédou (à Portet-sur-Garonne, au Sud de Toulouse) - voir cette page web -.

C'est là que le 19 mai 1942, il est visité par une délégation de la Croix Rouge italienne en France, conduite par le compte Carlo Zucchini. 9 Italiens sont alors internés dans ce camp ; deux seulement demanderont à être rapatriés. Ce n'est pas le cas d'Ottavio Tamponi, qui juge prudent de donner aux visiteurs une identité falsifiée (celle qu'on retrouve dans les archives françaises, avec une naissance à Vado-Ligure, le 30 septembre 1900).

Avant la fermeture du camp médical (dont les internés juifs ont été expédiés vers les camps d'extermination), en septembre 1942, il est renvoyé au Vernet.

 

Etrangement, les archives italiennes considèrent qu'Ottavio Tamponi sera finalement rapatrié pour être "confiné" sur l'île de Ventotene, lieu de relégation du fascisme, dans la mer tyrrhénienne. On sait qu'en réalité, atteint d'une tuberculose tenace, il sera transféré au camp médicalisé de la Guiche en Saône-et-Loire, pour en être libéré par les FTPF et se retrouver au maquis polonais.

 

 

 

Lien : voir le premier article sur ce site : Ottavio Tamponi, un drôle de Polonais.



11/11/2014
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