Za Wolnosc i Lud, 1975 - En souvenir d'Antek-le-Noir.

 

Za wolność i lud (Pour la liberté et le peuple) parut à Varsovie de 1948 à 1990 ; c'était l'organe, hebdomadaire depuis 1971, de l'association des anciens combattants ZBoWiD (Association des Combattants pour la Liberté et la Démocratie).

Dans ce numéro, publié en 1975, Konstanty Skupien, ancien mineur de France et volontaire en Espagne, raconte la vie de son compagnon Antoni Grabowski.

(voir la biographie familiale en cliquant ici )

 

 

IMG_1150c.jpg(cliquer pour agrandir)

 

Traduction :

 

Za wolność i lud, n° 7 (124) - année 1975

Konstanty Skupień

En souvenir de "Antek le noir"

 

Antoni Grabowski, ancien membre de la brigade Jarosław Dąbrowski et commandant de Gwardia Ludowa (GL - la "Garde populaire" = résistance communiste en Pologne), a disparu début juillet 1943. Dès son retour en Pologne, en 1942, Antek devient le premier commandant de la section GL n° 2, dite de la rive gauche. Il dirige, entre autres, le premier sabotage d’un transport allemand sur la voie ferrée Varsovie - Lódź (près de Lipce Rejmontowskie, en août 1942). Dans l'hiver 1943, Antek est nommé officier de la GL et commandant pour la région de Cracovie. Il organise plusieurs sabotages sur les voies ferrées Cracovie – Katowice, Cracovie – Oświęcim et autres. Il regagne Varsovie au printemps 1943 et participe à de nombreuses actions de soutien à l’insurrection du ghetto de Varsovie. Après la mort de Jacek (Franciszek Bartoszek), en mai 1943, il prend les rênes du commandement général de la GL. Arrêté par la Gestapo.

 

Antek Grabowski est né en 1909 à Niwka (voïvodie de Cracovie). Son père est mineur. En 1928, Antek part en France avec sa tante. J’ai fait sa connaissance par ma sœur qu’il souhaitait épouser.

Année 1931. Antek se montre passionné, engagé, préoccupé par la dureté de la vie des ouvriers, et notamment des mineurs émigrés polonais. Il connaît bien les rouages de la politique et s’y intéresse, apporte souvent des journaux, des livres et des tracts pour les distribuer aux ouvriers ou les faire coller sur les murs. Il redouble d’activité à l’approche des grèves, des fêtes nationales, du 1er mai. Je crois qu’à cette époque il était déjà membre du parti. Très aimé et apprécié par des ouvriers, il organisait assez souvent des réunions à son domicile. Il a travaillé dans les mines d'Hornaing, Agache, Abscon, Escaudain (dans le Nord). Son pseudonyme, pendant l’occupation, reprend son ancien surnom : depuis longtemps, certains l’appelaient Antek Le Noir à cause de ses cheveux noirs et de son teint basané. L’implication d’Antek et ses talents d’organisateur se révèlent avec force en 1934, à l’avènement du fascisme. Il ne s’arrête jamais. Il lui arrive de travailler la nuit dans la mine pour consacrer ses journées à la cause. Il se montre très courageux, en dépit de plusieurs brimades qui le menaçaient. Nous l’appelions « l'oiseau en vol qui veut protéger tout le monde du mal ».

Je me souviens de la victoire du Front populaire en France, en 1936. Jamais auparavant je n’ai vu Antek aussi radieux. Il était heureux, se réjouissait du succès des grèves, parlait sans cesse du comportement exemplaire des mineurs pendant l’occupation des mines. Il était plus actif que jamais, se déplaçait partout, organisait des réunions. Il vivait intensément chaque jour, dans la joie ou la tristesse.

Le soulèvement fasciste en Espagne l’a profondément marqué. Après cet événement, Antek n’avait plus une journée pour lui : il organisait des réunions dans le Nord pour parler du danger fasciste. Ensuite, des volontaires ont commencé à partir en Espagne. Le jour de mon départ pour l’Espagne, avec mes copains, j’ai constaté à regret que le parti avait décidé de retenir Antek en France : le Comité de Paris avait besoin de lui.

J’ai eu la joie de le revoir en Espagne. Il était content de pouvoir enfin participer directement à la lutte contre le fascisme. Il m’a parlé de la situation en France et dans le monde, de la politique de Blum et de sa trahison. Il soulignait avec force la fraternité de l’URSS et son soutien aux combattants. Il m’a expliqué comment la classe ouvrière en France, en Pologne et dans le monde aidait l’Espagne. En l’écoutant, je réfléchissais à tout ce que cet homme était capable de vivre, à tout ce qu’il avait appris. Il m’a récité un poème qu’il comptait apprendre en espagnol et dont il connaissait déjà la traduction polonaise. Il m’a obligé de l’apprendre par cœur, en polonais et en espagnol. Il voulait que j’en parle aux autres, que j’interprète son message. Je dois ajouter que nous étions en Espagne dans la même compagnie.

Voici le poème qu’il aimait tant :

 

Soldat, sais-tu pourquoi tu te bats ?

Tu as été paysan, avant

Tu retournais la terre.

Le soleil et la pluie frappaient ton dos,

Le malheur et la misère ont creusé ton visage.  

Puis, le vent de l’aventure

T’a emporté en ville.

Tu mangeais peu et tard, parfois tu n’avais rien à manger.

Maintenant, c’est la guerre.

Soldat, sais-tu pourquoi tu te bats ?

Pour la terre que tu as labourée,

Pour l’usine et la mine où tu as travaillé,

Pour le pain qu’on t’a refusé,

Pour l’école dont tu as été privé.

Soldat, tu te bats pour la liberté,

Pour la justice, pour le socialisme !

 

Ce poème a été écrit par un Espagnol dont le nom m’échappe (1).

 

A la fin de notre échange, Antek a parlé d’une attaque manquée à Jarama. Il souhaitait que l’un de nous deux quitte la Ière compagne pour la IIème. Il disait que si l’on était séparé, il y aurait plus de chance pour que l’un de nous survive. Pensait-il alors à sa femme – ma sœur – et à son avenir ? J’ai rejoint la IIème compagnie. J’en parle pour mettre en évidence la personnalité d’Antek, toujours prêt à conseiller et à aider les autres.

En mars 1937, près de Guadalajara, l’armée de Mussolini a tenté d’enfoncer la ligne de front et de se frayer un chemin vers Madrid. Il faisait froid, il pleuvait. Nous sommes restés des jours entiers dans l’eau. Plusieurs soldats avaient les jambes gelées et n’ont pas pu participer aux combats.

Nous avons enfin attaqué l’armée régulière de Mussolini. L’ennemi a été repoussé. Antek, dont le groupe s'était trop avancé, a été pris par les fascistes. Ne s’attendant pas à une nouvelle attaque, ils l’ont transféré dans le village de Brihuega. Notre contre-offensive, rapide et efficace, a permis de libérer Brihuega et Antek.

En discutant avec Antek le lendemain, j’ai appris comment il avait vécu sa capture. Je m’attendais à ce qu’il me parle de sa peur ou de son regret ou encore d’un autre sentiment face à la mort. Voilà ce qu’il m’a dit : « Tu sais, j’ai de la chance, car ils voulaient m’interroger avant de me tuer. J’aurais eu alors l’occasion de leur montrer notre détermination et de leur dire, droit dans les yeux, que notre vie nous est chère, mais quand il s’agit de la cause, personne n’hésite et ne se sent déshonoré à l’idée d’être tué par les fascistes. J'étais persuadé que les camarades ne m’oublieraient pas et qu’ils étaient prêts à me venger ».  Il a ajouté : « Je ne pensais pas à la mort, mais plutôt comment m’évader, en tuant des ennemis au passage. De toute façon, comme disait La Pasionaria : mieux vaut mourir débout que vivre à genoux  ».

Nous étions tous heureux d’avoir repoussé les fascistes à Guadalajara. Nous disions que d’autres succès viendraient. Tout d’un coup, j’ai regardé les chaussures d’Antek : elles étaient ouvertes de côté et devant. J’ai compris que ses pieds devaient être sérieusement gonflés. Il a dit que ce n’était pas grave et il est reparti. Nous étions plusieurs dans la même situation mais personne ne voulait abandonner le combat. Quelques jours plus tard, j’ai appris qu’Antek était hospitalisé car il ne pouvait pratiquement plus marcher. Je pense qu’il est retourné plus tard au front. Il a été blessé et hospitalisé une seconde fois. Une chose est certaine : peu avant le retrait des brigades internationales, Antek a passé la frontière sans être complètement rétabli. Il a travaillé à Paris dans le comité espagnol. C’était vers la fin de 1938.

Malgré sa mauvaise santé, Antek ne cesse de s’intéresser aux affaires espagnoles. Il organise à Paris des refuges pour les blessés, de plus en plus nombreux. L’argent manque, il organise donc des collectes de fonds. La situation se détériore. Il est recherché par la police française. Les membres des brigades internationales sont arrêtés et envoyés dans des camps en France : dans les premiers temps, ils se retrouvent à Saint-Cyprien, près de Perpignan, pas loin de la frontière espagnole. Antek et ses collègues leur envoient des vivres. Il revend ses effets personnels, sa femme fait de la couture, jour et nuit, pour gagner de l’argent. En juillet 1939, Antek est arrêté et interné à Gurs, dans un camp des brigades internationales. Il s’enfuit vers le milieu de 1941. Il se cache, reprend contact avec les organisations actives dans le Midi et à Paris. Il rentre au pays en 1942.

Peu avant son départ pour la Pologne, il est venu avec sa femme dans le Nord, où habitaient ses beaux-parents. Lors d’un bref échange, j’ai compris que sa décision était déjà prise. Il n’a pas précisé la date de son départ, ni les autres détails. Je n’ai pas insisté : de toute façon, il aurait gardé le silence. Je voulais l’accompagner. Il m’a dit « Ne l’oublie pas, pas tous à la fois, ton tour viendra … Il y aura du travail pour tous. » Après avoir regagné Paris quelques jours plus tard, il est parti en Pologne avec quelques camarades. 

J’ai entendu dire qu’il s’était bien investi au pays, qu’il avait été très courageux et dévoué. Il y a une « bavure », il a été pris, près du terminal du tram rue Radzymińska, dans le quartier de Praga. C’est là que l'on perd sa trace.  

Un peu plus tard, à Paris, ma sœur a été arrêtée, puis quelques camarades qui se réunissaient chez elle. Quelqu’un avait dû parler. Si tout le monde en est sorti indemne, c’est grâce à Olesia, la fille d’Antek. Elle n’avait que 11 ans mais était tellement mûre qu’elle n’a dénoncé personne pendant l’interrogatoire et en présence des gens qui lui ont été présentés. La maison a été perquisitionnée mais aucune preuve n’a été trouvée contre Antek, sa femme ou les autres. Ma sœur a vécu ensuite sous un faux nom. La Gestapo la recherchait, la maison de est restée sous surveillance pendant bien longtemps.

A la fin de 1943, j’ai rencontré ma sœur par hasard, sur la route entre Somain et (Marchiennes ?). Elle rentrait après avoir rendu visite à ses parents, et devait rencontrer quelqu’un à la gare de Somain. J’avoue que je ne l’ai pas reconnue : c’est elle qui m’a arrêté. Elle vivait sous un faux nom que j'ai oublié et utilisait le prénom d'Irena. Anna Grabowska organisait pendant l’occupation des sabotages, dans différentes régions françaises. Elle est morte dans un accident de voiture, peu après la libération de la France.

J’ai appris la mort de ces deux personnes par un représentant du comité central du PCF, lors d’un congrès de la Résistance organisé à Lille. On m’a demandé de m’occuper d’Olesia, la fille d’Anna, qui m’attendait à Paris. Durant l'été 1945, en allant fleurir la tombe de ma sœur, j’ai pu me rendre compte par des membres de la Résistance, à quel point elle était connue et appréciée.

 

Olesia Grabowska a été confiée à sa grand-mère, la mère d’Anna. Elle est venue en Pologne en novembre 1945. Elle a pris la parole pendant le congrès des soldats de la brigade Jarosław Dąbrowski, à Varsovie. Elle est venue à Katowice pour rendre visite à sa grand-mère, la mère d’Antek Grabowski. Elle avait 13 ans à l’époque.

Je me souviens de son discours lors du congrès de la brigade Jarosław Dąbrowski. Elle disait : " J’ai beaucoup aimé papa et maman. Eux, ils aimaient la liberté et la patrie.

Je suis fière de mes parents. Ils ont donné leur vie pour la patrie dont ils avaient si souvent parlé avec les émigrés. Ils se sont battus pour cette patrie dont on avait souvent discuté à la maison quand les gens se réunissaient pour parler d’une Pologne libre et juste, avec un gouvernement ouvrier et paysan. Je suis une orpheline comme il y en a des milliers. Nos parents ont été tués par les nazis. Nous sommes fiers de nos parents et nous les porterons dans nos cœurs à tout jamais.

Nous avions des parents qui nous avaient élevés, qui nous avaient dorlotés. A présent, nous avons notre patrie, toute entière et libre, qui sera notre mère et notre père".

Olesia est née le 29 mars 1933. Lors du Ier congrès du PKWN [Comité polonais de libération nationale] à Paris, en 1945, elle a reçu la Croix des Braves (de bronze) [Krzyż Walecznych] décernée à sa mère et, à Varsovie, la Croix de Grunwald, pour son père.

 

Voici quelques brèves informations sur la vie d’Antek Grabowski et de sa famille. C’était un camarade fidèle, courageux, au cœur ardent, plein d’initiative, doué, dévoué à la cause.

 

 IMG_1145c.jpg
- Lors d'une commémoration au monument dédié à "Czarny Antek" -

(à Tarnowskie Gory, 1975)

 

___________________________________ 

 

(1) L'auteur, Pedro Garfias Zurita (Salamanque 1901, Mexique 1967) était un poète de l'avant-garde espagnole ; durant la guerre civile, il fut commissaire politique du bataillon Villafranca. Le poème, dont le titre est « Soldado », parut dans la revue « El combatiente », n°2, le 22 mai 1937. Après la guerre civile, Pedro Garfias Zurita s'exila au Mexique.

 

Texte original en espagnol :

 

Soldado, ¿sabes por qué luchas?
Tú eras primero campesino,
trabajabas la dura tierra
cuando todavía eras niño.
Tus espaldas conocen bien
la lluvia, el viento y el sol.
Tienes las sienes horadadas
por las agujas del sudor.
Más tarde vientos de aventura
te llevaron a la ciudad.
Allí, la fábrica, el frío, el hambre
y la terrible soledad.
Toda tu vida trabajando,
comiendo tarde, mal y nunca.
Y ahora la guerra… camarada.
Soldado, ¿sabes por qué luchas?
Por la tierra que tú labraste;
y la fábrica en que trabajaste;
por el pan que te regatearon;
y la instrucción que te negaron;
por una vida mejor para los tuyos
y para ti mismo, ¡Quién sabe!;
porque los hombres cuando nazcan
tengan un mundo propio, como el ave,
como la estrella y el gusano;
por la luz y por la verdad.
camarada soldado, luchas
por la justicia y por la libertad.

 


 



18/08/2013
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