TCHERKASOV Aleksander, l'officier soviétique

(juin 2018)

 

Qui était Alexandre Tcherkasov ?

 

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Alexandre Emelianovitch Tcherkasov est né en 1917 à Moscou. Alors qu'il est enfant, sa famille part s'installer dans le "kraï" de l'Altaï, district du sud-ouest de la Sibérie, frontalier du Kazakhstan ; le père Emelian est fonctionnaire de l'administration fiscale et disparaîtra dans la grande répression stalinienne des années 30. La mère a donné naissance à neuf enfants ; cinq sont encore en vie au début de la guerre.

Alexandre, obtient le diplôme du lycée agricole local ; il travaille d'abord dans cette activité puis devient professeur de biologie dans la commune de Berezovka (région de Krasnoshchekovo).

En 1938, il fait son service militaire et est appelé comme sergent dans les troupes des garde-frontières lorsqu'éclate la guerre avec l'Allemagne, en juin 1941. Il est alors marié et a une petite fille qui allait décéder précocement de la scarlatine.

 

 

 

 

 

 

On connaît peu de choses de ses états de services, seulement qu'il suivit une formation d'officier début 1942. La dernière personne de la famille à l'avoir vu est son frère NicolaÏ qui le croisa lors de la retraite des armées soviétiques, alors que son unité sécurisait le passage d'un pont…

Il est fait prisonnier en 1942 et, avec des milliers d'autres, il est expédié vers la France pour y travailler dans les mines de la zone occupée.

Dans un ouvrage paru en 1974 à Moscou, son nom est indiqué parmi les prisonniers d'un train parti en direction de l'ouest, le 19 juillet 1942, de la gare de Braila, en Roumanie.

Le convoi aboutit finalement au camp de travail de Beaumont-en-Artois, dans le Pas-de-Calais, où les conditions de vie sont effroyables, le travail s'effectuant dans les mines des compagnies de Dourges et de l'Escarpelle. Au fond, les prisonniers soviétiques bénéficient d'une solidarité active de certains mineurs français ou polonais. Rapidement une organisation clandestine se crée, en octobre 1942, sous le nom de "groupe des patriotes soviétiques". Parmi les initiateurs se trouvent justement Alexandre Tcherkasov, aux côtés de Mark Slobodinski et de quelques autres, dont l'un qui restera célèbre dans la région : Vasili Porik. A ce moment, Alexandre Tcherkasov porte le pseudonyme de "Tchoub" qui désigne la mèche frontale que portent volontiers les cosaques.

Le groupe réalise quelques sabotages et surtout diffuse des feuillets de propagande, dont un appel des "anciens officiers et soldats de l'Armée rouge aux citoyens soviétiques", les engageant à freiner la production et à entrer en contact avec les patriotes français pour rejoindre les détachements de partisans.  La plupart des initiateurs réussissent ainsi à s'évader. Vasili Porik restera à mener le combat armé avec les FTP de la région ; il sera repris par les Allemands et fusillé à la citadelle d'Arras (voir annexe en bas de page).

 

 

Sur la photo ancienne, prise à Beaumont après leur évasion, de G à D : Alexander Tcherkasov et Vasili Porik

A droite, la tombe de Vasili Porik aujourd'hui, au cimetrière de Beaumont.

 

 

A Paris, s'est constitué en décembre 1943, un Comité central des prisonniers de guerre soviétiques en France (CCPGS), où va siéger Mark Slobodinski. Alexandre Tcherkasov en devient un militant actif.

 

 

 En Bourgogne ...

 

 Fin janvier 1944, le CCGPS le désigne pour prendre le commandement d'un petit groupe de partisans soviétiques déjà installé en Saône-et-Loire avec des maquisards polonais, mineurs de Montceau-les-Mines. Conduit par une femme agent de liaison et accompagné d'un jeune Polonais de la MOI parisienne, Franciszek Orlowski "Fernand", qui lui servira d'interprète et de lieutenant, Alexandre Tcherkasov quitte Paris et arrive le 8 février 1944 dans le cantonnement du groupe, aux fermes des Gouttières à Saint-Loup-de-la-Salle, près de Chagny. Il porte désormais le pseudo de "Viktor" et son groupe devient le détachement Léningrad.

Les semaines qui suivent sont périlleuses car les polices françaises et allemandes pourchassent les groupes de la résistance française qui sont nombreux dans le secteur ; alors que la fermière qui les héberge, Julie Juillot, est arrêtée le 24 mars et déportée, le détachement soviétique – qui compte alors une douzaine d'hommes - doit quitter les lieux et va s'établir un temps dans des caches secondaires aux environs de Villeneuve-en-Montagne puis dans le Morvan, sur les pentes du Mont Beuvray, à l'est du département de la Nièvre. Avec lui, facilitant ses contacts extérieurs, est venu un Français, menuisier à Saint-Loup-de-la-Salle et ancien légionnaire, Maurice Sauvageot. Bientôt, un second Polonais arrive en tant qu'interprète ; il se nomme Teodor Plonka et est ouvrier boulanger à Montceau-les-Mines - voir sa bio.

Au fil des semaines, le détachement reçoit de nouveaux combattants, affectés par le CCPGS, jusqu'à compter une 20aine d'hommes en juin 1944. Son commandant "Viktor" dépend alors militairement du responsable interrégional des FTP-MOI, le Polonais Boleslaw Maslankiewicz, ancien commissaire politique de la brigade polonaise en Espagne - voir sa bio.

Au lendemain du débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944, celui-ci prend l'initiative de rassembler en une seule unité le détachement soviétique Léningrad et le bataillon polonais qui vient d'être formé avec des mineurs de Montceau. Un état-major commun est constitué, avec en parallèle, Alexandre Tcherkasov "Viktor", et le Polonais Mieczys?aw Bargiel "Roger". L'ensemble est administrativement rattaché au maquis Valmy des FTPF de Saône-et-Loire.

Après avoir échappé à l'anéantissement du maquis Valmy par les forces allemandes lors de la bataille d'Uchon (15 et 16 juin 1944), les FTP décident de disperser leurs troupes en petites unités. Le regroupement soviéto-polonais est ainsi éclaté en 11 groupes de 7 ou 8 combattants, répartis sur une vaste zone couvrant  l'est du département de la Nièvre et le nord-ouest de celui de Saône-et-Loire.

Les groupes soviétiques sont localisés principalement dans la Nièvre où ils réalisent divers sabotages.

C'est à l'occasion d'une tournée d'inspection de ces groupes qu'Alexandre Tcherkasov allait trouver la mort. Au soir du 15 juillet 1944, alors qu'ils s'approchaient du village de Poil (limite de la Nièvre et de la S&L), "Viktor" et son fidèle adjoint "Fernand" durent engager le combat avec un groupe armé inconnu. Il s'agissait d'une terrible méprise comme il en arrive dans toutes les guerres : chacun croyait faire face à des miliciens, auxiliaires de l'armée allemande, seulement c'est à un détachement de maquisards FTP français que s'opposaient "Viktor " et "Fernand". Alexandre Tcherkasov fut tué (il mourut le 16 juillet au matin), Franciszek Orlowski fut blessé au bras. Dans le camp d'en face, deux de leurs assaillants avaient également été blessés. Ils se nommaient Lucien Rouvray et Maurice Lamotte et appartenaient au maquis Valmy.

  

Le drame découvert, la menace allemande étant pressante dans ce lieu proche d'une grande route parcourue par des convois, quelques maquisards français allèrent déposer le corps de "Viktor" au village le plus proche, Poil, pour qu'il y soit inhumé en cachette. De l'argent fut laissé en paiement, un cercueil fabriqué à la hâte, et toute trace d'Alexandre Tcherkasov disparut pour des décennies…

 

 Le PV, feuille volante dans le registre d'état-civil

 

 

 

Les blessés du combat fratricide, après la mort de "Viktor"

 (Franciszek Orlowski, à droite)

 

 

Après la mort de "Viktor", le détachement Léningrad poursuivit le combat ; quatre de ses membres allaient être tués dans un accrochage avec les troupes Allemandes au village voisin d'Etang-sur-Arroux, le 10 août 1944 - voir article. Il rejoignit ensuite le maquis Maxime Gorki, qui avait été rassemblé au nord du département de la Côte d'Or par un membre du CCPGS, Ivan Skripaï, le "colonel Nicolas" ; c'est là qu'il participa aux combats de libération de Châtillon-sur-Seine.

 

Epilogue : vanité identique à toutes les administrations militaires, dans tous les documents les concernant, il figura, en France, que Franciszek Orlowski, Lucien Rouvray et Maurice Lamotte avaient été blessés lors d'un combat avec les Allemands, et en Union-Soviétique que la Feldgendarmerie avait abattu Alexandre Tcherkasov.

 

 C'est seulement le 16 juillet 2018 que le corps d'Alexsandre Tcherkasov recevra une tombe et une plaque à son nom.

 

Question pour l'histoire : On peut se demander pourquoi Alexandre Tcherkasov dut attendre 74 ans avant d'avoir une tombe à son nom…  De toute évidence aucune des organisations qui connaissaient les détails de sa mort ne se soucia de sa mémoire. On sait que la Libération venue, les Soviétiques présents sur le sol français furent regroupés pour être renvoyés rapidement en URSS ; quant aux FTP polonais, de façon symétrique, leurs responsables gagnèrent précipitamment la Pologne pour y installer le régime communiste, beaucoup de leurs propres morts restant oubliés sur les monuments des communes de France. Du côté français, on ne peut que constater qu'il n'y eut guère d'empressement à mettre en évidence la place qu'avaient occupée les étrangers dans la Résistance.

 

 

 

 

 

Sources ayant permis de reconstituer ce destin :

 

En France, Services historique de la Défense SHD, dont archives de la Gendarmerie, archives départementales de la Saône-et-Loire et de la Nièvre,

 

En Pologne, archives nationales (archives des Actes nouveaux)

 

En Russie : recherches de Monsieur Evgeny Platunov - documents provenant des archives d'état de la fédération de Russie, des archives du kraï de l'Altaï et de la famille d'Alexandre Emelianovitch Tcherkasov.

 

Livres :  

             ./   Gaston Laroche/Boris Matline, On les nommait des étrangers, Editeurs français réunis, Paris 1965

             ./   Gérard Soufflet, Maquisards russes en Bourgogne, histoire du détachement Léningrad, l'Armançon, 2016.

 

 

Commander chez l'auteur : gerard.soufflet@free.fr

 

 

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-  ANNEXE  -

 


 



10/06/2018
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