Wegrzyn, page 2

 

 

Józef Wegrzyn "Carlos", chef du service d'évacuation polonais en Andorre

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Où l'on retrouve la trace de Carlos.

 

Un dénommé Joseph Kwiatkowski, alias Carlos né le 25 juin 1918, à Kowel (Pologne) reçoit en 1948 la Medal of Freedom. Józef Wegrzyn n'en saura jamais rien…

 

En date du 24 janvier 1947, un questionnaire du BRAAEA (Bureau de Recherche sur l'Aide Apportée aux Évadés Alliés) parvient à Paris, rue de Valois, au nom d'un certain Joseph Kwiatkowski avec les mêmes pseudonymes que Józef Wegzyn : Carlos et Luis [31] ! À sa lecture, on y apprend que le destinataire est : domicilié à San Julià en Andorre ; établi comme commerçant ; né en Pologne à Kowel le 25 juin 1918 et célibataire. Il indique qu’il était connu comme étant Carlos ou Luis vivant à la Massana et que Londres le connaissait comme Carlos. Pour préciser à quel groupe de Résistance il se rattachait il écrivait : « En contact permanent avec le Consulat britannique de Barcelone (Mr Beaumont et Miss Cotley). Il indiquait qu’il avait été arrêté le 4 mars 1944 en Espagne pour s’y être trouvé clandestinement. [et] resté en prison jusqu’au 10 juillet 1944 [32]. » Enfin, il précise dans les grandes lignes ce qu'ont été ses activités : « De mai 1943 à mars 1944, j’ai assuré le contact entre la France et Barcelone. Installé à la Massana je recevais les convois d’évadés, environ 1 à 2 par semaine. Chaque convoi comprenait en moyenne une dizaine d’évadés, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de Polonais, ainsi que des Britanniques et des Américains. Au total, je me suis occupé d’environ 60 à 70 Anglais et Américains. » À l'évidence Joseph Kwiatkowski n'est autre que Józef Wegrzyn. On imagine, sans qu'on en connaisse ni les dates exactes ni la raison, que ce dernier après son passage à la RVPS est revenu en Andorre après la guerre sous une autre identité et s'est installé comme commerçant à San Julià de Lòria.

 

 

 

  Attestation de l'attribution de la Medal of Freedom avec citation à Joseph Kwiatkowski,

en date du 10 mai 1948, à l'adresse de Marie-Louise Dissard,

et expédiée par l'Ambassade américaine à Paris.

(National Archives and Records Administration, NARA, Washington).

 

 

Seulement voilà… C'est sous le nom de Kwiatkowski et non pas de Wegzyn que les autorités anglaises et américaines ont enregistré son dossier "Helper" comme pour toute personne ayant aidé un tant soit peu un aviateur allié [33]. De plus, l'adresse de correspondance qui a été indiquée aux autorités anglaises et américaines étonne : 12 rue Paul Mériel à Toulouse. Il se trouve que cette adresse est celle de Marie-Louise Dissard, dite Françoise, qui avait pris en main, en mars 1943, la suite du réseau Pat O'Leary [34] dont le chef venait d'être arrêté à Toulouse par la Gestapo. Comme ile courrier ne lui est pas adressé en personne et qu'elle ne connaît pas de Kwiatkowski, elle ne l'ouvre pas et le retourne à son expéditeur : « Je vous adresse en retour les deux enveloppes ci-jointes [35], ne pouvant atteindre leurs destinataires. En effet, Joseph Kwiatkowski qui a séjourné quelques temps en Andorre, a paraît-il quitté la région et il serait reparti dans son pays d’origine, la Pologne. Mais il n’a pas fait connaître sa nouvelle adresse, que je vous transmettrai si un jour je la sais. […] [36]»

L'enveloppe adressée à Joseph Kwiatkowski chez Marie-Louise Dissard contenait l'attestation de remise de la Medal of Freedom avec citation, datée du 10 mai 1948 [37]. Josephy Wegrzyn ne l'a probablement jamais su !

Dans le dossier de proposition d'attributionn, on peut lire la mention suivante : « La personne mentionnée ci-dessus a combattu avec le plus grand courage pour la cause de la Liberté. Elle a rendu des services exceptionnels à des membres des Armées américaines ou britanniques qui sont parvenus à échapper à des arrestations dans les pays occupés d'Europe. En reconnaissance de ces mérites, pour cette aide courageuse et périlleuse, la Medal of Freedom est attribuée avec gratitude par les Etats-Unis d'Amérique. » L'officier poursuit : « A la même date, elle avait été approuvée et recommandée par la commission adéquate » et précisait que : « L'autorisation officielle polonaise a été demandée, mais n'a pas été obtenue à ce sujet. »

 

 

 

Retour en Pologne puis installation en France jusqu'à son décès

 

 

Emprisonné pour espionnage au profit de l'Espagne franquiste ?...

Si on connaît assez bien le parcours de Józef Wegrzyn pendant les années de guerre, jusqu’à son arrivée obligée en Angleterre en novembre 1944, on sait peu de choses sur ce que fut sa vie après. Il est certain qu'il est assez vite revenu en Andorre mais sous un autre nom, celui de Kwiatkowski, et se serait installé comme commerçant. Quand exactement ? Pourquoi a-t-il changé d'identité ? Pour quelle raison décide-t-il, probablement vers 1947, de retourner en Pologne ?

Visiblement les choses semblent s'y être mal passées. Il fut accusé, à tort, d'espionnage : "En 1950, Józef Wegrzyn fut emprisonné pour espionnage au profit de l'Espagne franquiste ; réhabilité après 1956, il quitta la Pologne pour s'installer en France [38]". Il se fixe à Paris. A ce jour, on ne sait pas plus de cette période française, qui commence alors qu'il a 36 ans et s'achève à sont décès en 1992. Il aura sûrement rencontré à Barcelone Francesc Viadiu ; sa fille Maria-Rosa en témoigne et conserve un agenda de son père où figure l'adresse de Józef Wegrzyn : 10 passage Lathuille, 75018, Paris [39]. On ne connaît pas la date exacte de cette rencontre mais c'est à partir de 1972 que le code postal passe à cinq chiffres. On ne sait pas quel emploi il a tenu jusqu'à sa retraite.

Le 4 novembre 1983, alors qu'il a 63 ans, Józef Wegzyn envoie un courrier au Ministère de la Défense, à Pau. Il écrit : « Messieurs, Pendant l'année 1940 j'étais à Lyon dans l'aviation polonaise avec le grade de Caporal-chef de carrière. Ensuite j'étais démobilisé au printemps 1942 à Auch ou peut-être à Pau (je ne me rappelle pas très bien) et envoyait à Gréoux-les-Bains. Aujourd'hui j'ai besoin d'un Extrait des services militaires que j'espère vous trouverez dans vos archives. […] [40]».

  

Paris - novembre 1943 : lettre de Józef Wegzyn au Ministère de la Défense

 

Marié avec Irena née Slubicka [41] 

Son acte de décès, fourni par la Mairie du 18ème à Paris, indique le nom d'Irena Janina Slubicka comme épouse. Elle était vraisemblablement la sœur de Zbigniew Slubicki, lequel était le supérieur de Carlos à Barcelone sous le pseudonyme de Luis. Irena Wegrzyn (née Slubicka) était née en 1913, de Józef Subicki and Jadwiga Bialowas). Irena avait des frères et sœurs : Zbigniew Slubicki, Jerzy Slubicki et trois autres frères. Elle est décédée en 2012 à 99 ans.

 

Décédé début mars 1992 à Paris dans la solitude…

 « Il donnait à manger aux pigeons et cela dérangeait les voisins [42]. » Son décès a été constaté le 5 mars, il a été inhumé le 25 mars, en présence de son frère Kazimierz. Il avait 72 ans. Sa tombe est parfaitement anonyme…

  

Il reste aussi ceci [43] :

[…] Des informations détaillées ont été conservées concernant le caporal Józef Wegrzyn, également connu sous le nom Luis Goricochea Tarín, Carlos Rossel, Joseph Dawson et par les noms de code de "Carlos" et "Luis". À l'origine c’est un soldat des forces armées polonaises. Wegrzyn a échappé à plusieurs emprisonnements ainsi qu’à des camps d'internement. Dès 1943, il s’est occupé de plusieurs voies d'évacuation très réussies pour les Polonais depuis la France vers l'Espagne en passant par l'Andorre. Il a ainsi organisé l'évacuation de 550 Polonais (ainsi que des Britanniques et des Américains) avant son arrestation en Mars 1944. Bien que libéré, sa situation était compromise et il a, de sa propre initiative, été évacué sur Gibraltar, puis Alger et de là il est rentré au Royaume-Uni, où il a été interrogé à la Royal Victoria Patriotic Schools à Wandsworth. Le rapport rédigé sur Wegrzyn sur la base de cet interrogatoire est reproduit dans le Volume II du présent document. Son histoire a été décrite comme ayant fait l'objet de discussions importantes dans les annales du service d'évacuation polonais en Espagne ... Il est difficile d’énumérer les services que Wegrzyn a rendus à la cause des Alliés en organisant, principalement par ses propres efforts et initiatives, le réseau d'évacuation andorran.

Gill Bennett, historienne au Foreign Office (2005)

 

Des photos de Józef Wegrzyn, en Pologne après la guerre (Photos non datées, ni situées. Remises en 2016 par Mme Teresa Albinska née Wegrzyn, nièce de Józef)

 

« Un homme grand, trapu, brun avec une petite moustache typiquement espagnole », Tadeusz Rubach

« De taille normale, très robuste, [...]. […] couleur de courge avec un peu de duvet à la moustache ; son rire donnait un air infantile à son visage » Francesc Viadiu

 

 

 

Des pièces complémentaires se trouvent en annexe - page 3/3 

 

 

 

 

 

Principales sources de l'article

 

- Rapport d'interrogatoire en novembre 1944 de Józef Wegrzyn à la RVPS (Royal Victoria Patriotic School), 36 pages, 89 paragraphes. Il figure dans le tome II des Documents du Rapport de la commission historique britannico-polonaise (Polsko-Brytyjska. Wspólpraca wywiadowcza podczas II wojny swiatowej) concernant le renseignement entre la Pologne et la Grande-Bretagne durant la Deuxième Guerre mondiale. Travail collectif sous la rédaction de T. Dubicki, D. Nalqcz, T. Stirling, édité et traduit par Jan Stanislaw Ciechanowski, Varsovie, 2005. Ce document est essentiel dans la compréhension du parcours de Józef Wegrzyn depuis septembre 1939 jusqu'à son arrestation en Espagne en mars 1944 et livre de nombreuses informations complémentaires. Il m'a aimablement été transmis en 2013 par monsieur Jan Ciechanowski directeur, alors, de l'Office des Anciens Combattants et Victimes de la Répression à Varsovie.

- Dossier "Helpers" de : Joseph Kwiatkowski, Antoni Forné, Francesc Viadiu aux Archives nationales américaines à Washington (NARA).

- La Gestapo a Andorra, série de quatre articles écrits par Antoni Forné et publiés dans le magazine Andorra 7 (n°41-44), en 1979 puis en 1983.

- Tadeusz Rubach, Z Ewa przez Pyreneje, Avec Ewa à travers les Pyrénées, Varsovie, Czytelnik, 1973, 215 pages. (Carlos est le personnage le plus cité).

- Bibliothèque historique des Postes et Télécommunications (Bhtp), Paris.

- Archives départementales : de la Haute-Garonne, Fonds Françoise ; des Hautes-Pyrénées ; de l'Aude ; des Pyrénées-Orientales ; de l'Isère.

- Service historique de la Défense dont le Centre des archives du personnel militaire, Pau.

- Archives nationales.

- Institut de Temps présent (IHTP).

- CD-ROM La Résistance polonaise en France réalisé par la Société Historique et Littéraire Polonaise dans le cadre de l'AERI dont les articles de Jean Medrala.

- Claude Benet, Passeurs, Fugitifs et Espions. L'Andorre dans la Deuxième Guerre mondiale, traduit du catalan par Marguerite Pascual et Maxime Berrio, Toulouse, Le Pas d'Oiseau, 2010.

- Francesc Viadiu, Entre el torb* i la Gestapo, Barcelona, Rafael Dalmau, 2000 et 2007 (en catalan). Première édition 1974 (en espagnol), andorra : cadena de evasión 1942-1944, Martinez Roca, traduction Teresa Pàmies, depuis l'original : Vides entre el torb.

- Ferran Sanchez Agusti, Espias, Contrabando, Maquis Y Evasion. La Segunda Guerra Mundial en los Pirineos, Lleida, Milenio, 2003.

- Tadeusz Lepkowski, Une école libre polonaise en France occupée, Mémoire du Lycée Cyprian Norwid – Villard-de-Lans (1940 – 1946), juin 2013. Traduction de Nicolas Veron, juin 2013. Site: http://www.lycee-polonais.com/documents/pdf/lepkowski-ecole-libre.pdf

- Ewa Valentin-Staczek, Les Villardiens, biographies. La création et vie du Lycée Polonais à Villard de Lans, 1940-1946, Wroc?aw (Pologne), 2007.

(*) La torb en Catalan est un vent violent et glacial qui s'élève depuis les crêtes enneigées des Pyrénées condamnant celui ou celle qui n'est pas équipée pour l'affronter.

 

 

 

______________________________

 

[31].  Archives départementales de la Haute-Garonne, op. cit. On retrouve les mêmes éléments, à l'identique, dans le questionnaire concernant l'aide apportée aux aviateurs alliés dans le dossier Helpers de Kwiatkowski, à la NARA à Washington.

[32]. Informations confirmées par le rapport de la RVPS. 

[33]. La liste des Helpers français reconnus comme tels comprend près de 20 300 noms, dont celui de Kwiatkowski.

[34]. C'est en octobre 1941, sous l'identité de Patrick O'Leary, un canadien français, que le médecin militaire belge Albert Guérisse (1911-1989), devenu agent du SOE, succéda au capitaine écossais Ian Garrow, alors arrêté par la police de Vichy, à la tête d'un réseau qu'il avait mis sur pied à Marseille après juin 1940. Il s'agissait de récupérer et d'évacuer les aviateurs alliés tombés en Belgique et dans le Nord de la France, puis de leur permettre de passer en Espagne par les Pyrénées ou de rejoindre Gibraltar par la mer. C'est le groupe d'Espagnols de Ponzan Vidal, militant anarchiste de la CNT d'Aragon, qui assurait les passages pyrénéens. En avril 1941, Pat O'Leary à bord du H.MS. Fidelity avait débarqué près de Collioure Czeslaw Bitner, chargé de prendre contact avec Alexander Kawalkowski, le consul général de Pologne à Lille, en vue de fonder le mouvement de résistance polonaise POWN en France. Pat O'Leary sera arrêté à Toulouse en mars 1943 à la suite des agissements d'un agent double français. Son adjointe Marie-Louise Dissard dite Françoise, prendra sa relève en réorganisant le fonctionnement de la ligne d'évasion avec efficacité et sang-froid, en lien avec le War Office, jusqu'à la libération de Toulouse.

[35]. Il y en avait une autre au nom d'un certain Bidegain.

[36]. Réponse en date du 27 mai 1948, vraisemblablement à l'Ambassade américaine à Paris (seule la mention manuscrite Américains figure comme destinataire sur le courrier), Archives départementales de la Haute-Garonne, op. cit.

[37]. Dossier Helpers de Joseph Kwiatkowski, National Archives and Records Administration, op. cit. 

[38]. Tadeusz Lepkowski, Une école libre polonaise en France occupée, Chapitre 7, Les Villardiens après Villard, p. 315. Mémoire du Lycée Cyprian Norwid – Villard-de-Lans (1940 – 1946), juin 2013. Notons qu'au déclenchement de la Guerre froide, de nombreuses affaires d'espionnage éclatèrent entre la Pologne et les pays occidentaux. En Pologne-même, les anciens résistants rentrés de l'Ouest furent l'objet d'une vaste campagne de soupçons et parfois d'accusations fabriquées.

[39]. Une consultation à la Bibliothèque historique des Postes et Télécommunications (Bhpt) a permis de repérer dans les microfilms des annuaires de l'époque la confirmation de l'adresse de Józef Wegrzyn jusqu'en 1988, date à laquelle son nom n'apparaît plus.

[40]. Centre des archives du personnel militaire à Pau, op. cit.

[41]. Ce mariage aura certainement eu lieu en Pologne. Une recherche auprès de l’état-civil de la ville de Paris ne fait apparaître aucun mariage entre Józef Wegrzyn et Irena née (zd.) Slubicka.

[42]. Témoignage de deux voisines retrouvées.

[43]. The Iberian Peninsula, Contribution de Gill Bennett, in Intelligence Co-operation between Poland and Great Britain during World War II, op. cit., Vol. I : The report of the Anglo-Polish Historical,  p. 258.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10/12/2017
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