Résistance polonaise en Saône-et-Loire

Résistance polonaise en Saône-et-Loire

Mars 1945, deux Russes à Blanzy...

28 mars 2020

 

 

 

 

Parmi les innombrables documents photographiés dans les centres d'archives et conservés sur mon disque dur, je suis tombé récemment sur ce PV de gendarmerie du 3 avril 1945 qui décrit l'arrestation de deux "Russes" (les gendarmes auraient dû dire deux "soviétiques"), sur le territoire de la commune de Blanzy :

 

 

 

   Je n'avais pas utilisé cette pièce lors de la rédaction de mon bouquin "Maquisards russes en Bourgogne, histoire du détachement Léningrad", édité en 2016. Mais la connaissance du contexte permet aujourd'hui de comprendre les dessous du fait divers de Blanzy. On est alors à un mois de la capitulation allemande (8 mai 1945) et les alliés sont bien au courant d'une des attentes de Staline ; il tient à ce que tous les citoyens soviétiques présents dans les états européens libérés des Allemands soient immédiatement renvoyés en URSS. De Gaulle a entendu cette exigence de la bouche même du chef d'état soviétique lors de sa visite à Moscou en décembre 1944, alors que la France était déjà libérée ; il a sans hésiter donné son accord, y voyant une symétrie avec sa demande de rapatrier au plus vite les Français, prisonniers et déportés, qui allaient être libérés des camps allemands par l'Armée rouge...

 

   Et les citoyens soviétiques étaient plus de 100 000 sur le sol français à la Libération : enrôlés dans la Wehrmacht, déportés du travail dans les mines ou dans les chantiers du mur de l'Atrantique, certains avaient même rejoint des formations de la Résistance, comme ceux décrits dans mon livre. Soixante-seize camps de regroupement avaient été ouverts par le gouvernement provisoire ; dirigés d'abord par l'administration et l'armée françaises, ils étaient vite passés sous le contrôle d'une pléthorique Mission militaire soviétique envoyée par Moscou en France en vue de prendre en main le rapatriement, dès que l'Allemagne aurait cessé le combat. Dans notre région de tels camps existaient à Velars-sur-Ouche, près de Dijon, à Chalon et à Mâcon.

 

   On comprend que les deux évadés de Blanzy avaient été mis dans un train en direction d'un camp plus vaste implanté à Marseille, probablement en vue d'un départ par bateau. On sait que le "colonel Nicolas", chef du maquis soviétique "Maxime Gorki" de Côte d'Or, au sein duquel avaient combattu les maquisards russes de Bourgogne, faisait partie des officiers commandant ce camp.

 

   Ces deux hommes étaient-ils d'anciens maquisards du détachement Léningrad ? Rien ne l'indique, sinon la possibilité qu'ils aient sauté du train à Blanzy car ils connaissaient la contrée ; en tout cas les gendarmes n'en disent rien.

 

   Par curiosité je suis allé consulter aux AD de Mâcon le registre d'écrou de la prison d'Autun. On y trouve bien la trace du passage des deux hommes...

 

 

 

 

   Ainsi donc Ivan Teodorovitch OUKRAENTZOW était né le 6 septembre 1919 à Orel (ouest de la Russie)  et Aleksander Ivanovitch ELCHOV (ou ACHOW), marié avec un enfant, était né le 11 mai 1919 à Stalingrad (?). Amenés à la prison d'Autun le 31 mars 1945 par le gendarme Pacaut de Blanzy, sur ordre du juge d'instruction, ils allaient être remis en liberté le 6 avril. Reconduits d'abord à Chalon-sur-Saône, ils seront alors dirigés sur Marseille, en vue de leur rapatriement en Russie.

 

   On sait ce qu'il advint de ces rapatriés, qui étaient d'abord placés dans des "camps de vérification et de filtrage". Les recherches de l'historien Nicolas Werth ont établi que des 1 600 000 prisonniers de guerre qui rentrèrent alors de toute l'Europe libérée, seuls 18% purent regagner leur foyer après une "vérification positive", 43% furent affectés à des camps de travail de l'armée participant à la reconstruction. Les autres (39%) furent répartis dans diverses catégories de travail forcé au sein du Goulag. Ceux qui furent considérés comme "traîtres à la patrie" reçurent les peines les plus longues (10 à 25 ans de travail forcé) ou pour certains furent exécutés.

 

   Un lecteur russe ou ukrainien de respol71 pourra peut-être, un jour, nous donner des indications sur le sort de ces deux hommes...

 

   Remarque : Certains de ces Soviétiques que les circonstances avaient amenés sur notre sol eurent plus de chance que les deux arrêtés de Blanzy et réussirent à échapper aux camps de rapatriement et à rester en France ; l'un, Christophor Glotoff, passa sa vie en Bourgogne et fait l'objet d'un livre biographique écrit par son fils, Robert Viel (voir ci-dessous).

 

 

 

 

Bibliographie :

Nicolas Werth, "Le Grand retour, URSS 1945-1946", in HISTOIRE@POLITIQUE, revue électronique du Centre d'histoire de Sciences Po, n°3, novembre-décembre 2007.

Georges Coudry, Les Camps soviétiques en France, les "Russes" livrés à Staline en 1945, Albin Michel 1997.

Gérard Soufflet, Maquisards russes en Bourgogne, histoire du détachement Léningrad 1943-1944, éd. de l'Armançon, 2016   (aujourd'hui chez l'auteur)

Robert Viel, Christophor Glotoff, l'homme du Baïkal, éditions du Murmure, 2014.

 

 

 

 



29/03/2020
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