Smolarek et Simon... les exécuteurs insaisissables

27 juin 2018  

 

Bousquet, Sabatucci, Régnier

Trois assassinats à Montceau - janvier et février 1944

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Dans la rubrique "EVENEMENTS / exécutions" de ce site figure un article publié en 2013 et intitulé "Mort de Dziubek et Simon", qui relate l'exécution de ces deux hommes, un Polonais et un Français, par un groupe de FTP peu avant la Libération - ICI.

Le présent article figure dans la même rubrique, mais il illustre un autre moment de la Résistance, celui de la lutte clandestine d'avant le Débarquement, où Robert Simon jouait le rôle inverse, celui de tueur pour le compte de la Résistance. Il était alors associé à un autre Polonais, Florian Smolarek.

L'épisode offre un double intérêt, d'abord celui de lever un coin du voile sur les complexes articulations des différents groupes de la résistance souterraine d'avant les maquis ; aussi, pour ceux qu'intéresse d'abord l'implication des Polonais, il apporte un exemple de résistant précoce qui combattit toujours dans les rangs des organisations françaises.

 

Cet article a été publié sous une forme abrégée sur le site de l'association HSCO - Histoire scientifique et critique de l'Occupation -  https://hscofrance.wordpress.com/ .

 

 

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Contexte - Dans le bassin houiller de Montceau-les-Mines, les organisations de résistance n'apparaissent véritablement que dans le courant de l'année 1943, de façon active et visible après la grève des mineurs d'octobre. Résistance gaulliste et résistance communiste connaissent dès lors des cheminements parallèles.

L'influence communiste, notable à la fin des années 30, avait été éliminée presque totalement durant les années 1941 et 42. Les premiers militants avaient été arrêtés sous l'accusation de reconstruction du parti interdit, les derniers en 1942 pour avoir soutenu l'OS ou participé à son noyau local.

En 1943, la reconstruction de cette influence reposa largement sur le développement du Front national, et surtout sur l'implantation d'un mouvement de jeunesse. D'abord porté par l'organisation des jeunes FTP, le Front patriotique de la jeunesse (FPJ), ce mouvement s'inscrivit dès octobre dans le cadre de l'organisation unitaire des jeunesses résistantes, les Forces unies de la jeunesse patriotique (FUJP) qui venaient d'être créées nationalement, sous l'égide du CNR. En Saône-et-Loire, les FUJP naquirent ainsi dans l'orbite du mouvement communiste… Contrairement aux FTP qui furent bien longs à se développer, les FUJP connurent immédiatement un succès étonnant et tendirent rapidement à s'autonomiser. La raison principale tient à la radicalisation de bon nombre de ces jeunes passés par l'éphémère maquis FTP de la Charmée[1], mais aussi à la migration d'une partie des plus actifs dans l'orbite de l'Armée secrète, qui pouvait leur offrir armes, missions risquées et soldes qui répondaient à leurs vœux. Finalement pour la plupart, l'action n'avait pas d'étiquette, ce qui, comme on peut l'imaginer, ne convenait guère aux dirigeants, qu'ils soient communistes ou gaullistes.

 

C'est durant la courte période où les FUJP avaient atteint le point culminant de leur développement qu'elles abattirent d'abord un ingénieur des Mines (Jean-Louis Bousquet, le 5 janvier 1944), puis un trafiquant (Armand Sabbatucci, le 27 janvier) et enfin l'inspecteur Régnier (le 8 février), les tueurs étant les deux jeunes les plus audacieux du groupe de choc FUJP : Robert Simon et son copain le plus proche, le Polonais Florian Smolarek. Mineurs tous deux, dotés d'un même tempérament de "tête brûlée", ils avaient acquis une grande popularité parmi la jeunesse turbulente du quartier ouvrier du Bois-du-Verne.

 

 

 

 

Les deux compères

Dernier né d'une famille qui comptait déjà 10 enfants, Robert Simon vit le jour à Blanzy, le 2 octobre 1919 en même temps qu'une sœur jumelle. Le père, qui occupait la fonction de facteur municipal, allait mourir quelques semaines plus tard, suivi à quelques mois par la petite sœur et par un jeune frère. Pour survivre avec ses dix enfants restants la mère obtint la fonction de concierge de l'abattoir. Robert allait rester le petit miraculé de la famille, grandi au bord de la misère, mais entouré et adulé par tous. De tempérament difficile, il laissa chez les jeunes de la commune un souvenir mitigé de gamin remuant, qu'on appelait le "Ticot", celui qui fournissait les asticots pour la pêche, « cultivés » par ses soins sur des débris de l’abattoir.

Après l’école, Robert exerça divers métiers ; le recensement de 1936 (il a dix-sept ans) indique qu’il est alors bonnetier chez Gerbe. On le retrouve ensuite employé chez le maçon Moret à Montceau. A la veille de ses vingt ans, il entre finalement à la mine, le 21 juin 1939, comme manœuvre au puits des Alouettes ; il est très rapidement employé au fond. La guerre déclarée, il fut mobilisé tardivement, en juin 40, alors que la défaite était consommée. Il reprit son travail au puits des Alouettes le 26 février 1941.

Dans son travail au puits des Alouettes, il était en contact avec nombre de jeunes mineurs issus des quartiers proches, le Bois-du-Verne, la Sablière et les Alouettes, quartiers à la population mêlée de Français, Italiens et Polonais. C’est à la mine qu’il se fit ses proches copains ; assez étrangement, il s’agissait de deux Polonais. Le premier, Roman Grzeskowiak, était né à Blanzy, le 12 juillet 1924, et demeurait dans le quartier des Alouettes. L’autre habitait le quartier du Bois-du-Verne et se nommait Florian Smolarek, que tout le monde appelait "Bibi". Lui aussi était né en France, le 18 mai 1925, cadet d'une famille de quatre enfants ; les Smolarek résidaient rue de Soissons, où les parents hébergeaient à l'occasion des pensionnaires. Le père avait été marqué par la grande guerre qu'il avait dû livrer dans les rangs allemands ; il avait transmis à ses enfants l'hostilité profonde qu'il vouait à cette nation. "Bibi" s'était engagé dans l'armée de l'armistice et n'avait regagné le bassin-minier qu'à sa dissolution, après l'occupation de la zone libre (11 novembre 1942).

C'est dans cette période de l'année 1942 que Robert Simon se retrouva souvent au Bois-du-Verne ; il jouait à l'équipe de football de l'Union sportive, mais surtout il avait fait la connaissance d'une jeune fille, Claudia Mouche, née en 1925, chez qui il était reçu. En fait délaissant Blanzy, il passait son temps au Bois-du-Verne et eut vite fait de reconnaître en "Bibi" Smolarek le copain idéal pour mener les actions les plus audacieuses.

 

 

5 janvier 1944, meurtre de l'ingénieur Bousquet

Le bassin minier venait d'être secoué par un évènement grandiose : une grève des mineurs qui, défiant l'occupation allemande, s'étaient mis en mouvement le 25 octobre 1943 pour des revendications professionnelles. La grève allait prendre fin le 29 octobre, les mineurs s'avouant vaincus sans rien obtenir, après une opération d'intimidation de masse entreprise par les polices allemande et française. Le quartier Saint-Louis avait été investi et tous les hommes soumis à vérification, conduits au travail pour les uns, arrêtés provisoirement pour les autres. Comme cela avait déjà été le cas lors de la grève de décembre 1941, certains ingénieurs s'étaient distingués dans leur zèle à faire pression sur les mineurs et à désigner les meneurs aux policiers. Le cas de deux d'entre eux avait été jugé particulièrement grave et leur châtiment réclamé au sein des FUJP : l'ingénieur divisionnaire Olivier, chef du secteur relevant des puits Darcy, et l'ingénieur Jean-Louis Bousquet du puits des Alouettes. Si l'on en croit les aveux du chef régional des FUJP, Marcel Dérozereuil, après son arrestation en avril 1944, c'est lui qui aurait fait remonter la demande de châtiment au sein de la hiérarchie communiste.

Il n'y eut pas de désaccord sur le verdict, la liquidation des deux hommes, mais le passage à l'acte souleva un problème : l'organisation FTP adulte prétextant un manque de moyen – ses rares troupes se consacrant alors à des sabotages ferroviaires -, il fut demandé aux FUJP de s'en charger puisqu'ils étaient à l'origine du projet et qu'ils disposaient maintenant d'un groupe de choc, même si l'on débordait largement des opérations de cambriolage pour lesquelles il avait été constitué. Dans une réunion tenue au café "Vincent", près du siège du syndicat des mineurs, des volontaires se proposèrent sans peine : ce furent Konrad Makilla, un autre jeune Polonais engagé dans les FUJP, et André Badet pour régler le sort de l'ingénieur Olivier, Robert Simon et Florian Smolarek pour celui de l'ingénieur Bousquet. Les deux opérations devaient se dérouler simultanément, le soir du 5 janvier 1944, à 18h30. La première échoua car André Olivier ne se présenta pas là où ses tueurs l'attendaient (six mois plus tard, le 15 juillet 1944, il allait succomber à une autre tentative, à la sortie du puits Darcy). Par contre Simon et Smolarek allaient remplir leur mission comme prévu. Bousquet tomba à trente mètres de son domicile, au 4bis du quai Jules Chagot, sur la grande levée du canal du Centre, à proximité de la 9ème écluse. Il avait reçu cinq balles de 7mm65, tirées par deux pistolets, et allait décéder quelques heures plus tard à l'hôpital des Mines. L’attention attirée par les premiers coups de feu, des témoins, nombreux à cette heure de fin du travail, virent deux silhouettes s'éloignant à vélo en direction du pont tournant ; la dernière s'attarda quelques instants pour tirer encore plusieurs balles sur la victime déjà à terre.

 

 

27 janvier 1944, meurtre d'Armand Sabatucci[2]

C'est vers 20h00 ce soir-là que cet homme de trente-trois ans était abattu de deux balles de révolver rue Barbès, alors qu'il sortait de l'hôtel de France au coin de la place Beaubernard pour rentrer chez lui. Le cœur traversé d'une balle, il expirait presque immédiatement dans les bras du chauffeur du commissariat de police, Martin, qui passait par là. Aucun témoin n'avait assisté à la scène, seul un cycliste roulant à vive allure ayant été aperçu par Martin. L'enquête ne donna rien ; l'absence de douille et les débris retrouvés de deux autres balles – quatre coups avaient donc été tirés – indiquaient que l'arme utilisée avait été un révolver à barillet, modèle 1892.

La personnalité de la victime laissait peu de doute sur le mobile du meurtre : Né en 1911 à Differdange au Luxembourg mais d'origine italienne, Armand Sabatucci avait été naturalisé français en 1940, année où il était venu s'installer à Montceau-les-Mines pour y exercer le métier de marchand forain ; il s'y était marié et habitait rue Pierre Garnier. Parlant couramment l'allemand, ses relations avec les douaniers de l'ancienne ligne de démarcation étaient bien connues et on soupçonnait qu'il avait fait avec eux de fructueuses affaires car il était en train d'acheter un fonds de commerce. La rumeur publique voyait en lui un indicateur de la police allemande, à l'origine de l'arrestation de plusieurs passeurs. Aux yeux de la police, le crime politique ne faisait aucun doute.

Avec le recul, on constate que la séquence s'était déroulée à un moment où seules les FUJP pratiquaient ce type d'action ; c'est quelques semaines plus tard qu'un membre de l'organisation, Roger Lacoudras, qui venait d'être arrêté par la police mobile de Dijon, allaient désigner Marcel Dérozereuil comme ayant été l'instigateur de ce meurtre, les exécutants ayant été les deux hommes des coups durs, Robert Simon et Florian Smolarek. Une seule dénonciation ne constituant pas preuve, disons seulement que la présomption est forte pour attribuer l'action à Simon et Smolarek.

 

 

 

Soirée du 8 février 1944, meurtre de l'inspecteur Régnier

Jean-Marie Régnier est né le 21 février 1903 à Martigny-le-Comte. Au commissariat de police de Montceau, il est inspecteur de Sûreté hors classe de la police régionale d'Etat, en lien avec la 11ème brigade régionale de police de sûreté de Dijon. Il réside avec sa femme et sa fille de 14 ans au 24 de la rue Claude Forest, à proximité de la gare.

Le 27 octobre 1943, son nom a été cité (avec ceux de trois autres policiers, dont le commissaire de police Dives) dans un tract du Front patriotique de la jeunesse (FPJ), qui menaçait de représailles les policiers et gendarmes trop zélés dans la répression contre les communistes, l'année précédente.

Le 8 février 1944, vers 18h50, alors que la nuit est déjà tombée sur la ville et qu'il rentre de son travail à vélo, il est abattu de trois balles dans le dos tirées sur lui au bas de la rue Claude Forest, à proximité de son débouché sur l'avenue Roger Salengro, à environ 250 mètres de son domicile. Il meurt peu après son arrivée à l'hôpital des mines. Les douilles de sept balles sont retrouvées, quatre de calibre 7,65mm, trois de calibre 9mm, laissant penser qu'il y a eu deux tueurs.

On connaît aujourd'hui son emploi du temps dans l'après-midi de ce 8 février ; on sait qu'il avait passé plusieurs heures, attablé au café situé au 1, rue du Pont, café tenu par Pierre Thévenet, un activiste de la résistance gaulliste, engagé précocement dans l'action d'Henri Vairon et dans les Mouvements Unis de la Résistance, sous le pseudo de "Hector"… Les résistants gaullistes étaient nombreux à fréquenter l'établissement ; on y voyait souvent Marc Boillet depuis qu'il avait été recruté par l'AS de Montceau après la chute du maquis de la Charmée. Avec lui venaient vider une chopine d'autres transfuges du maquis FTP, Marlin, Vannier et certains de leurs amis des quartiers du bassin minier ; on sait même que Jean-Louis Devillard y passait régulièrement quand il faisait la liaison avec le maquis AS de l'Ain où il était maintenant réfugié. Or ces jeunes étaient toujours liés à leurs copains restés dans l'influence communiste des FUJP ; ils avaient même, ensemble, mené une action spectaculaire : l'évasion de l'hôpital des mines de leur camarade Konrad Makilla, gravement blessé lors d'un cambriolage et placé sous la garde des gendarmes.

Et c'est dans ce café Thévenet, si fortement marqué, que l'inspecteur Régnier vint s'installer avec une connaissance en cet après-midi du 8 février 1944. On raconta par la suite qu'à sa table se trouvaient plusieurs résistants, dont très probablement le patron, Pierre Thévenet. Le gendarme Thavaux, dont la caserne était proche, y fit aussi un bref passage.

La tournée prit fin peu après 18 heures ; en sortant, l'inspecteur Régnier passa au commissariat de police, à 10 minutes à pied, où il raconta sa journée à l'inspecteur Paul Duvernois qui était de garde, lui confiant qu'il avait l'impression de "s'être fourré dans un guêpier".

 Il en repartait vers 18h40 pour être abattu quelques minutes plus tard.

Comme l'inspecteur Duvernois le formulait alors[3], on ne peut que faire un "certain rapprochement entre le passage de Régnier au café Thévenet et l'assassinat dont il avait été victime". L'hypothèse la plus solide aujourd'hui est, qu'assistant à l'entretien, un jeune de la Charmée avait jugé que l'inspecteur détenait des informations - ou préparait des initiatives - dangereuses pour l'organisation de jeunesse du bassin minier. Le tour de table était en effet complexe : le policier pensait être en tête à tête avec l'AS et partager une connivence sur certains évènements récents (en particulier l'assassinat de l'ingénieur Bousquet), mais un participant se sentait surtout solidaire avec les jeunes activistes, dont trois membres appartenant au groupe de choc FUJP venaient d'être arrêtés : Claude Blond, dont le nom figurait sur une liste des personnes recherchées, avait été reconnu par les policiers de Montchanin et arrêté le 26 janvier ; surtout Joseph Erbi, le chef du groupe de choc, et son camarade Georges Thomas venaient tout juste d'être saisis par les gendarmes de Montceau et Blanzy, cela  les 4 et 5 février. Que l'inspecteur, en toute confiance avec l'AS, ait révélé être impliqué dans les enquêtes liées à l'évasion de Konrad Makilla, qui avaient mené à ces arrestations, ou encore montré qu'il avait compris trop de choses sur le meurtre de l'ingénieur Bousquet ou sur divers cambriolages récents, voilà qui avait signé son arrêt de mort. Quelqu'un autour de la table montra-t-il son sentiment à ce moment, ce qui aurait fait comprendre à Régnier qu'il s'était "fourré dans un guêpier" ?

Le court laps de temps entre la fin de la conversation au café et l'assassinat laisse supposer que le tueur était présent lors de la conversation ou bien qu'il reçût presqu'immédiatement l'information, la décision de tuer l'inspecteur étant prise dans l'instant, sans en référer à aucun supérieur. Très rapidement l'information se répandit qu'une fois encore Simon et Smolarek étaient impliqués.

 

 

 

Simon et Smolarek, les ennemis publics

Cet assassinat aura une répercussion majeure sur l'échiquier police-résistance du bassin minier. En première ligne, le commissariat de police est en émoi : Régnier était l'un des quatre noms portés sur le tract de menace publié par le Front patriotique de la jeunesse en octobre précédent. Les autres alors désignés, dont le commissaire, doivent-ils s’attendre à des agressions ? En amont, la 11ème brigade régionale de police de sûreté à Dijon focalise son intérêt sur le bassin minier, déjà si remuant. C'est maintenant un collègue de la police de sûreté qui vient de tomber ! Le nouvel intendant régional de police qui vient d'être nommé à Dijon, Charles Courrier, donne un ordre écrit de préparer, en coopération avec la police allemande, un vaste coup de filet dans l'agglomération montcellienne.  Un jeune inspecteur est dépêché pour prendre en main l'enquête sur le meurtre de Régnier ; il s'agit de René Liou-Tchen-San, d'origine chinoise et né à Montchanin en 1921 ; tous l'appellent "Liou" ou plus familièrement "le Chinois" ; il est sous l'autorité directe du commissaire Jacques Marsac, commandant de la section des affaires politiques (SAP) de la 11ème brigade régionale[4].

De son côté la résistance gaulliste est excédée de voir le jeu relationnel qu'elle menait avec la police locale ainsi pulvérisé, bouleversant les équilibres existants, cela sans que la direction de la résistance communiste, avec qui elle a des contacts, paraisse contrôler les agissements de l'organisation de jeunesse née dans son orbite, les FUJP. La décision est immédiatement prise de nouer une relation avec l'inspecteur Liou, et derrière lui avec la 11ème brigade régionale de police de sûreté, jusqu'à proposer d'unir les forces pour retrouver l'assassin de Régnier, Robert Simon, et ses complices. Plusieurs rencontres ont alors lieu, d'abord avec des intermédiaires puis avec Henri Vairon lui-même, le chef de l'AS pour le bassin minier. C'est là que la liste des jeunes FUJP à capturer avec Simon est soumise aux résistants et arrêtée avec eux ; ils sont donc avertis de la rafle que prépare la police française et savent ne rien avoir à en craindre.

Si des pièces d'archives dûment recoupées et contrôlées attestent de ce qui précède, on ne possède à ce jour pas de document équivalent indiquant ce que fut la réaction de la direction communiste, pour laquelle on est donc réduit à des hypothèses. Informée évidemment elle-aussi de l'identité des assassins de Régnier, bien au courant de l'importance et du dynamisme des FUJP à qui elle faisait fréquemment appel pour appuyer les FTP trop faibles, excédée cependant de les voir gagner en autonomie et travailler avec des éléments gaullistes ainsi qu'ils l'avaient fait pour libérer Makilla, alertée par les récents succès de l'AS à attirer dans ses rangs les plus combatifs revenus de la Charmée, elle ne put que décider de renforcer son contrôle sur cette population [5]… Il est aussi plus que probable que c'est alors qu'il fut décidé de mettre au pas Simon et Smolarek ; la suite de cette histoire montre que le verdict fut de les liquider. Encore fallait-il les attraper, ce qui n'était guère facile tant ils étaient devenus populaires dans le monde étroit de la résistance et possédaient de relais dans la population.

 

 

 

La suite (résumée)

L'enquête de l'inspecteur Liou, renforcée par les indications en provenance de l'AS aboutissent à l'organisation d'une grande rafle pour arrêter Simon et Smolarek. De leur côté, les Allemands, en possession d'autres informations visant la résistance gaulliste, organisent la leur. Ces deux actions policières indépendantes se succèdent durant les nuits du 20 au 22 février 1944, suivies de nombreuses arrestations durant les semaines suivantes, à mesure que les interrogatoires produisent leurs effets. La résistance gaulliste en sortira décapitée (par les Allemands), les FUJP définitivement démantelés (par les Français de la 11ème brigade de la police de sûreté de Dijon), le cœur de la résistance d'influence communiste restant peu touché.

Mais Robert Simon et Florian Smolarek étaient passés à travers les mailles. Excessivement prudents, disposant d'une solide protection parmi les populations du quartier ouvrier du Bois-du-Verne et du village voisin de Saint-Bérain-sous-Sanvignes, ils réussirent à quitter la région en direction du val de Saône, où ils trouvèrent à s'engager dans de grands maquis gaullistes. Robert Simon combattit ainsi au sein de la compagnie Lorraine des maquis de l'Ain - voir ICI  , Florian Smolarek resta en Saône-et-Loire et rejoignit son frère au maquis de Chauffailles, dans le Mâconnais. Leur destin divergea à l'approche de la Libération.

Après la dispersion des maquis de l'Ain par une offensive allemande en juillet 1944, Robert Simon revint dans le bassin minier, en compagnie d'un camarade de son groupe franc, un autre Polonais nommé Stanislaw Dziubek, dont la famille vivait à Miribel, près de l'agglomération lyonnaise. Ils furent appréhendés et abattus ensemble à Saint-Bérain-sous-Sanvignes, le 30 juillet 1944, par un groupe FTP commandé par un militant communiste italien, Ephysius Zuddas. Le verdict prononcé en février était ainsi exécuté ; les tueurs s'étaient seulement trompés de Polonais !

Florian Smolarek en échappa donc ; ayant eu un comportement exemplaire au maquis de Chauffailles, il participa à la libération de Montceau-les-Mines, le 6 septembre 1944, au sein du 3ème bataillon FFI du Charolais, désormais intouchable car devenu héros de la résistance gaulliste.

Quant aux Forces unies de la jeunesse patriotique, anéanties par les arrestations de février-mars 1944 et les conséquences qui en découlèrent (fusillades et déportations), rejetées par les gaullistes comme par les communistes, leur souvenir fut effacé de l'histoire locale.

 

 

 

 

- Les frères Smolarek au maquis AS de Chauffailles -

 

 

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Sources principales :    AD71 / AD21 (séries 1072 et 29 U) / SHD gendarmerie

 

 

 

[1]  Formé en septembre 1943 par le commandement FTP départemental,  ce  premier maquis FTP structuré de Saône-et-Loire occupée fut dispersé par les Allemands le 27 décembre.

[2]   Source : ADCO 1072W8 -  2513 , enquête de l'inspecteur Georges Bon.

[3] AD21 1072W09. Paul Duvernois, chef de la police de sûreté au commissariat de Montceau, sera lui-même abattu le 28 août 1944, une semaine avant la libération de la ville, par deux hommes de main de la résistance communiste polonaise, les frères Paulin et Jean-Pierre Kabacinski.

[4]   Au lendemain de la libération de la Bourgogne, le commissaire Marsac fut arrêté, en vue d'un procès devant la Cour de justice de Côte d'Or. Alors que l'instruction de son affaire était terminée, le report du procès suscita une violente manifestation de protestation, au cours de laquelle Jacques Marsac fut extrait de sa cellule et lynché par la foule (16 février 1945). Notons que sa stratégie de défense reposait sur une volonté de démonstration de sa coopération avec la résistance gaulliste, dont cette affaire de Montceau-les-Mines devait constituer un exemple.

[5]   Se reporter à ce propos aux mémoires d'André Pauchard, Comme un fêtu de paille…, éditées par l'auteur en 1990.

 

 



27/06/2018
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