Le martyre du docteur BERAUD

24 janvier 2015 

Corrigé le 29 mars 2015

 

 

Durant l'activité des mines de Blanzy, il existait deux sortes de médecin. D'une part les "médecins de la mine" ; salariés de l'entreprise, assumaient la double fonction d'être à la fois chargés des tâches officielles : visites d'embauche, accidents du travail… mais ils étaient aussi médecins de famille des mineurs. La santé était gratuite pour les ouvriers qui, de longue date, bénéficiaient d'une caisse de secours mise en place par la compagnie, mais ils n'avaient pas le choix de leur médecin, chaque famille se voyant affectée à un médecin, en général selon le quartier où elle habitait. Parmi la population, ces médecins avaient des réputations diverses, selon leur efficacité, réelle ou supposée, et leur humanité vis-à-vis de la condition et de la culture ouvrières, un critère significatif étant la marge de liberté qu'ils s'accordaient à servir l'intérêt de la compagnie ; la facilité ou non à prescrire un arrêt de travail, ce qu'on appelait "une feuille", avait vite fait d'asseoir leur réputation.

 

A côté, exerçaient également des médecins privés qui se partageaient la clientèle extérieure à la mine.

Le docteur  Marie Jean Charles Emile Béraud était de ceux-là. Il était né le 16 janvier 1893 à Marboz (Ain) et demeurait 2, rue Carnot à Montceau. Ancien combattant de la grande guerre, au cours de laquelle il avait été blessé, il était marié et père de deux enfants, âgés de 18 et 15 ans. Outre sa clientèle urbaine, il visitait également des familles paysannes, en particulier sur la commune de Saint-Berain-sous-Sanvignes, contigüe au quartier du Bois-du-Verne où il se rendait souvent. Il faisait ses déplacements à vélo, et quelques vieux habitants des Alouettes racontaient encore récemment l'avoir vu monter la rue du Centre, pédalant fièrement, raide sur son engin.

A côté de cette fonction au service de sa clientèle, le docteur Béraud avait aussi une fonction quasi officielle : c'est lui qui était généralement appelé dans les interventions d'urgence. La raison première en était certainement la localisation de son appartement, au centre de la ville, à proximité du commissariat de police et du local des pompiers. A lire les rapports de police, on comprend aussi qu'il faisait preuve d'une grande disponibilité et qu'il répondait en général présent, à toute heure de la nuit, quand ses confrères se faisaient tirer l'oreille. Ainsi d'une remarque relevée dans la main-courante du commissariat en date du 22 août 1943 : "Souvent le service de nuit est alerté pour demande de médecin ; aucun ne se déplace à part le docteur Béraud. Il serait peut-être urgent de faire désigner un médecin de service, comme le sont les pharmaciens".

En 1944, c'est lui qui est mentionné dans la plupart des interventions auprès des victimes de faits de guerre. Le 29 juin 1944, il était là pour constater le décès de huits résistants massacrés par les Allemands au café Berthier ; le 4 juillet, il se trouvait dans la cour du site "des équipages" où un autre jeune résistant avait été abattu sur sa moto. Le 17 mai, il avait accompagné les pompiers lors d'une noyade à l'étang du Plessis.

Autre mission "officielle", il était fréquemment retenu comme expert auprès du juge de Paix. Est-ce là qu'il acquit une mauvaise réputation parmi les ouvriers ?  En tout cas, les choses se dégradèrent lorsqu'on apprit qu'il avait été retenu par l'administration pour effectuer les visites de contrôle des jeunes désignés pour partir au STO. Vérité ou ragot, on en déduisit qu'il exerçait cette activité avec trop de zèle, si bien qu'il fut décidé de le menacer de façon spectaculaire, via radio-Londres, ce qui indique que résistance gaulliste comme résistance communiste étaient d'accord sur son compte…

 

Dans son journal de l'époque, source du livre "Comme un fétu de paille..." publié en 1990, André Pauchard avait noté :

Samedi 3 juin 1944 - Londres affiche au pilori le docteur Béraud, de Montceau, qui, lors de ses visites, déclarait "bons" tous les jeunes gens devant partir en Allemagne. On affirme même qu'un major allemand en aurait réformé derrière lui.

 

Ainsi marqué, à mesure que la Libération approchait, il avait toute chance de devenir la cible de quelque justicier de la dernière heure… Il ne fut pas abattu dans la rue, comme tant d'autres, mais son chemin de croix eut trois étapes.

 

Il fut d'abord capturé, en utilisant un stratagème : on lui téléphona à son domicile, lui demandant de venir soigner un patient dans une ferme isolée de Saint-Bérain, au lieu-dit la Rue-aux-Juliens, secteur qu'il connaissait bien pour y avoir plusieurs clients. L'endroit étant éloigné, on proposa de lui envoyer une voiture de la Croix-Rouge.

Cela se passait le 14 août 1944 ; quelques jours auparavant, le 10 août, avait eu lieu l'accrochage d'Etang-sur-Arroux - voir ici - , où le maquis polonais avait eu quatre morts et plusieurs blessés graves. Ceux-ci avaient été ramenés difficilement et cachés dans des fermes de la commune de Saint-Bérain. Un Russe, blessé au ventre, était justement soigné dans le grenier d'un bâtiment inoccupé à l'entrée de la Rue-aux-Juliens, bâtiment fréquemment utilisé par les maquisards FTP et qui abritait alors des Polonais. Sans qu'on en ait aujourd'hui la totale certitude, il est très probable que c'est au chevet du Russe blessé que le docteur Béraud fut appelé (mais ce peut-être aussi en invoquant le nom d'une famille de ses patients du secteur). Le Russe en tout cas allait mourir et le docteur Béraud y entamer son calvaire…

 

Il fut alors conduit à moins de dix kilomètres de là, à la ferme de Vernizy-haut, sur la commune voisine de Charmoy. Cette ferme était l'un des cantonnements que le maquis Mickiewicz occupait alors, au pied du massif d'Uchon, avec les fermes voisines de la Roche, des Laurents, des Bas et de la Montagne… Il fut enfermé dans l'écurie à cochons qui jouxte les granges en bas de la cour, face au logement des fermiers. Une sentinelle, jeune ouvrier du bassin minier, était chargée de le surveiller, à travers un trou pratiqué dans la porte. Il resta là plusieurs jours, sans sortir ni recevoir de nourriture. Si l'on en croit le témoignage du fils des fermiers recueilli en 2008, c'est sa mère, Mme Goby, qui, apitoyée, réussit à lui faire passer du café au lait…

 

IMG_1946.JPG

- le château de Martenet -

 

Le 18 août, les Goby s'aperçurent que le prisonnier n'était plus là. Il avait été conduit sur la commune de Toulon-sur-Arroux, au lieu-dit Bousserin, dépendance du château de Martenet, que le maquis Valmy des FTP du bassin minier venait d'occuper pour en faire son PC, à proximité immédiate de l'agglomération (le château se trouve sur la commune de Saint-Romain-sous-Versigny). Le bataillon Mickiewicz, composante étrangère du maquis Valmy, avait de toute évidence installé des éléments à Bousserin. Le docteur Béraud y fut abattu…

 

Le registre d'état-civil de la commune de Toulon-sur-Arroux indique que le corps a été découvert quatre mois plus tard, le 26 décembre 1944, constat étant fait par le garde-champêtre communal Claude Lauriot qui estimait que la mort semblait remonter à fin août.

 

En fait les recherches avaient été menées par le comte de la Boulaye, vieil officier en retraite né en 1871, propriétaire des domaines de Bousserin et de Martenet, qui par courrier en date du 28 décembre 1944 en avisait l'administration militaire, poursuivant par là sa vindicte contre l'encadrement de l'ensemble du maquis Valmy (*)…

"Je vous ai parlé dans mes dernières lettres de l'assassinat abject du Docteur Béraud, 2 rue Carnot à Montceau-les-Mines, deux fois blessé pendant l'autre guerre et père de 3 enfants (??).
Sa veuve désirant lui donner une sépulture convenable, j'ai recherché le corps et l'ai trouvé caché dans un bois, au fond d'un ravin près de Bousserin. Elle l'a emmené hier. Toutes les formalités concernant la levée du corps et son transport ont été remplies."

Suit un récit proche de celui que nous avons  fait ci-dessus, la veuve lui ayant de toute évidence précisé certains détails. Il termine ainsi…

"… Le Dr Béraud avait été chargé de visites médicales pour les ouvriers que notre ancien gouvernement voulait envoyer travailler pour les allemands. Mais il n'était pour rien dans cette collaboration que probablement comme nous tous il désapprouvait. Il a rempli seulement son devoir de médecin en ne reconnaissant pas comme gravement malades des gens qui n'avaient aucune maladie. C'est pour cela qu'on l'a tué.

On prétend qu'il a été jugé et condamné avant d'être exécuté. Mais par qui ? Depuis quand les assassins et les voleurs sont-ils chargés de constituer des tribunaux pour juger les honnêtes gens ? Si ceux qui l'ont tué avaient l'aberration de se croire qualifiés pour juger, ils n'auraient pas eu recours à des procédés de roman policier pour faire disparaître le cadavre.

                               Signé : de la Boulaye

                               Promotion de St-Cyr – Cronstadt"

 

A notre connaissance, la Libération venue, l'affaire ne connut pas de suite.

 

 

 

 

 

(*) Le comte de la Boulaye accusait les chefs du maquis du pillage de son château et surtout des meurtres de six personnes dont il avait relevé les corps en divers points de son domaine. Signe de l'époque, ses plaintes restèrent vaines…

 

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Sources utilisées :

-          Etat-Civil de Toulon-sur-Arroux et Montceau-les-Mines,

-          Registres de main-courante du commissariat de police de Montceau (ADSL),

-          Deux témoignages directs (un maquisard polonais impliqué et un paysan),

-          Deux témoignages indirects (enfants de paysans, alors âgés d'une dizaine d'années).

-          Courriers du comte de la Boulaye (archives privées).



24/01/2015
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